Skip to main content
Le Musée Legacy face à la croisade révisionniste de Trump
L'administration américaine dénonce la « woke culture » des musées du Smithsonian. Mais refuser de parler des horreurs de l'esclavage, c'est perpétuer le mensonge fondateur qui l'a justifié, selon le juriste des droits civiques Bryan Stevenson
 

(AfriquesPlus) - L'égalité des chances n'a jamais existé pour Bryan Stevenson. Fondateur et directeur exécutif de l'Equal Justice Initiative, il porte sur ses épaules trois siècles et demi d'histoire familiale inscrite dans les chaînes : son arrière-grand-père a été réduit en esclavage en Virginie, selon une interview accordée à Democracy Now! le 11 août 2026. 

Ce passé familial structure toute son œuvre de juriste et d'historien du crime racial américain. Le Musée Legacy qu'il a créé à Montgomery, en Alabama, raconte précisément cette trajectoire, non pas comme un récit linéaire d'amélioration progressive, mais comme une architecture continue de domination, de violence légalisée, puis de ségrégation.

C'est en Écosse, à Édimbourg, que le musée vient d'ouvrir sa première exposition internationale, rapporte Amy Goodman dans cet entretien avec Democracy Now!. Le choix ne relève pas du hasard. Des puissances européennes ont orchestré le trafic de treize millions d'Africains, dont deux millions ont péri pendant la traversée, selon les données citées par Stevenson. L'Europe n'a jamais réellement rendu compte de cette culpabilité partagée. Stevenson déclare avoir constaté « combien l'institution de l'esclavage était mondiale » et regrette qu'elle « n'ait pas vraiment reconnu cette histoire ». 

Des familles écossaises ont même emmené ces logiques d'asservissement jusqu'aux États-Unis, construisant des dynasties sur l'exploitation de milliers d'êtres humains dans le Sud américain. La présence du musée à Édimbourg est donc une convocation : rappeler à l'Europe sa part de responsabilité dans ce que Stevenson appelle le crime transatlantique.

La narration comme arme du mensonge persistant

Mais l'enjeu dépasse la reconnaissance historique. Aux États-Unis, l'administration Trump s'est lancée dans une croisade contre la vérité, prétendant que les musées du Smithsonian propageaient de la « woke culture » en détaillant les horreurs de l'esclavage. Trump a dénoncé en ligne ce qu'il décrivait comme une obsession muséale pour les défauts américains, regrettant qu'on ne parle pas davantage de « succès » et de « brillance », rapporte Goodman dans son entretien du 11 août 2026.

C'est précisément sur ce terrain du récit que Stevenson concentre sa contre-attaque intellectuelle. Il argue que le véritable mal de l'esclavage ne réside pas tant dans la brutalité physique — bien que celle-ci fût abominable — que dans la narration justificatrice qu'on a construite autour. Pour esclavagiser une mère et séparer ses enfants à jamais, il faut d'abord croire une histoire : celle selon laquelle les Noirs sont intrinsèquement inférieurs, moins capables, moins évolués. 

Ce mensonge fondateur a survécu à la Guerre civile, affirme Stevenson. Le Nord a emporté la victoire militaire, mais le Sud a remporté la bataille des récits. Même les abolitionnistes du Nord ne croyaient pas à l'égalité raciale, explique-t-il à Democracy Now!. Cette continuité narrative explique la Reconstruction échouée, la priorité donnée aux droits des anciens esclavagistes sur ceux des émancipés, et enfin, des décennies de lynchages tolérés.

Aujourd'hui, quand l'administration Trump exige que les musées américains parlent différemment de l'esclavage — moins de culpabilité, plus d'« équilibre » —, elle ne demande rien d'autre que la perpétuation de ce même mensonge fondateur. C'est pourquoi Stevenson tient à ce que le Musée Legacy existe, à Édimbourg comme à Montgomery, pour maintenir vivante l'exigence de vérité, cette arme qu'on ne peut refuser à un peuple sans le condamner à rester captif de la fausse conscience de ses oppresseurs.

Les critiques sont les bienvenues. Les attaques personnelles, les insultes et les propos injurieux seront supprimés.
ID
331
1
2

Vos Articles Préférés de la Semaine

3