(AfriquesPlus) - En profitant de la crise du détroit d'Ormuz, Vitol, première négociante mondiale de pétrole, a décroché des contrats exclusifs d'approvisionnement en carburants dans au moins cinq pays africains comptant quelque 180 millions d'habitants, souvent en dehors des procédures d'appel d'offres et à des prix parmi les plus élevés du monde, révèle une enquête de Bloomberg News publiée le 17 août 2026 et signée Jack Farchy, Archie Hunter, Matthew Hill, Tom Fevrier et Paul Burkhardt.
Tout commence début mars, lorsque les prix du pétrole s'envolent après l'attaque américaine contre l'Iran, raconte Bloomberg. La Tanzanie, très exposée à la fermeture effective du détroit d'Ormuz fin février (qui s'approvisionne majoritairement auprès de raffineries du Moyen-Orient), pensait pourtant être à l'abri ; ses cargaisons de mars et d'avril étaient contractées, prix convenus, avant le conflit.
Mais les fournisseurs se sont décommandés. Une cargaison de diesel attendue le 19 mars, puis une autre prévue le 29 mars, ne sont jamais arrivées. Paniquée, Dar es Salaam abandonne ses appels d'offres mensuels et confie son approvisionnement à un acteur unique. Un courriel de l'agence publique d'importation (PBPA), consulté par Bloomberg, justifie la décision par la volonté d'« assurer la sécurité d'approvisionnement et la stabilité du marché », sans nommer le fournisseur final.
Ce que le courriel ne disait pas, révèle l'enquête : l'une des deux cargaisons manquantes devait être fournie par Vitol elle-même. Et derrière le montage officiel — la société publique TPDC approvisionnée par Namaro Energy, société de Dubaï — se trouvait en réalité Vitol, selon plusieurs sources du marché tanzanien citées par Bloomberg. La cargaison de Namaro, non livrée puis renégociée sur la base des prix de fin mars plutôt que de février, a vu son prix plus que doubler, alourdissant la facture de plus de 80 millions de dollars pour une seule livraison de diesel, selon un avenant au contrat consulté par l'agence.
Des prix parmi les plus élevés du monde
Surtout, la Tanzanie a modifié sa méthode de calcul des prix, passant de la référence du mois précédant la livraison (« M-1 ») à celle de deux mois avant (« M-2 »). Un changement technique en apparence anodin, mais aux effets majeurs. Le pays a payé deux fois les prix de mars, au plus haut de la crise, explique Bloomberg. Résultat, en juin, la Tanzanie payait son diesel environ 1 650 dollars la tonne, quand les cargaisons s'échangeaient entre 1 100 et 1 200 dollars en Europe, et que Vitol elle-même facturait moins cher d'autres pays de la région. Les primes ont atteint plus de 260 dollars la tonne sur certaines cargaisons de juin et juillet, contre 80 à 100 dollars avant-guerre.
La PBPA assume : « Le pétrole est un produit stratégique, et la première responsabilité du gouvernement en cas de perturbation internationale de l'approvisionnement est de veiller à ce que le pays ne connaisse pas de pénurie », a-t-elle répondu à Bloomberg, ajoutant qu'une décision d'achat doit tenir compte à la fois « du coût du carburant et du coût de l'absence de carburant ».
La Tanzanie n'est pas un cas isolé. Depuis le début de la guerre, la Zambie et la Namibie ont elles aussi abandonné leurs systèmes d'achat concurrentiels au profit de Vitol, qui s'ajoutent à des contrats antérieurs au Mozambique et en Ouganda, détaille l'enquête. Selon les données du cabinet Kpler, la part de Vitol dans les importations de carburants de l'Afrique australe et orientale a fortement progressé. En juillet, le négociant a représenté à lui seul plus de 40% des livraisons de diesel de la région.
Pourtant, note Bloomberg, au début du conflit, Vitol avait en réalité réduit ses livraisons vers la région, contribuant aux craintes de pénurie invoquées ensuite par plusieurs responsables pour justifier leurs contrats avec le groupe. Le négociant attribue cette baisse initiale à l'interruption du trafic dans le détroit d'Ormuz et aux dommages subis par ses propres infrastructures à Fujaïrah, aux Émirats arabes unis.
Le Mozambique, contrats réécrits en série
En Zambie, le gouvernement a suspendu en avril l'accès ouvert et concurrentiel à l'oléoduc Tazama, artère vitale des importations, pour en confier l'exclusivité à Vitol jusqu'en septembre. La prime sur le diesel est passée à 164 dollars la tonne, plus du double du niveau précédent, alors qu'au moins deux importateurs rivaux proposaient nettement moins cher, selon des sources proches des dossiers.
Le Fonds monétaire international a exhorté Lusaka à revenir en arrière. En Namibie, le contrat d'« urgence » confié à Vitol de juillet à septembre a été critiqué comme précipité par l'opposition et des compagnies pétrolières rivales, d'autant que la compagnie nationale s'était dite prête à fournir le pays moins cher, a-t-il émergé par la suite.
C'est au Mozambique que les avenants ont le plus profité au négociant, selon l'enquête. Le contrat initial de six mois, remporté en janvier 2025, a été prolongé à plusieurs reprises. Avec une hausse de la prime moyenne de plus de 40% dès avril 2025 — bien avant la crise d'Ormuz —, bascule de « M-1 » à « M-2 » pendant la crise, puis, fin juin, fixation d'un prix ferme de 1 400 dollars la tonne de diesel pour mai-août... alors que les cours mondiaux étaient repassés nettement sous les 1 000 dollars. Le partenaire local d'un négociant concurrent a même proposé en juillet du diesel environ un tiers moins cher, selon une source citée par Bloomberg.
Au total, ces deux modifications ont coûté 100,4 millions de dollars supplémentaires au pays, selon un courrier de l'association des distributeurs Amepetrol adressé au ministère le 2 juillet et consulté par l'agence. Vitol conteste des estimations « incorrectes et fondées sur des chiffres inventés ». Le ministère mozambicain des Ressources minérales et de l'Énergie affirme, lui, que ces changements visaient à garantir l'approvisionnement et à éviter des prix à la pompe « insoutenables pour l'économie nationale » : « Ces modifications n'avaient pas pour but d'avantager Vitol, mais de protéger les intérêts nationaux. »
« Vitol a déployé ses capacités financières et son expertise logistique, lorsqu'on le lui a demandé, pour garantir à ses clients africains les approvisionnements énergétiques dont ils ont besoin, à des prix compétitifs », a déclaré une porte-parole, évoquant aussi des conditions de financement favorables consenties aux acheteurs. Les gouvernements de Tanzanie, du Mozambique et de Zambie disent avoir agi pour prévenir des pénuries.
L'opposition tanzanienne ne l'entend pas ainsi. « Vitol s'enrichit avec l'argent pris aux pauvres de Tanzanie », a lancé à Bloomberg John Heche, chef adjoint du principal parti d'opposition, Chadema, réclamant des explications sur la genèse du contrat. Elitsa Georgieva, experte Afrique chez Kpler, relève de son côté une tendance de fond : « Il y a une évolution vers moins de transparence et moins de concurrence ouverte », la crise rendant ce repli « plus justifiable d'un point de vue gouvernemental ».
Sur le terrain, la flambée se paie comptant. En Zambie, Buks Jansen van Rensburg, patron de BHL Group, l'une des plus grosses flottes de camions desservant le ceinturon de cuivre, a vu le diesel bondir jusqu'à 80% et exige désormais de ses clients un paiement d'avance : des pressions financières « gigantesques », « un vrai désastre », dit-il. À Maputo, Leonel Cossa, 44 ans, chauffeur de txopela, ces taxis à trois roues, voit ses profits fondre : « Si vous achetiez 20 kilos de riz, maintenant vous en achetez moins. Si vous achetiez du poulet, maintenant vous n'en achetez plus. »