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L’Afrique doit cesser de subir l’histoire et apprendre à la façonner
Le continent ne manque ni de ressources ni de talents. Ce qui lui fait défaut, selon le colonel Samuel Kamé-Domguia, c’est la capacité à transformer ses atouts en puissance économique, technologique et stratégique
 

(AfriquesPlus) - L’Afrique ne manque ni de ressources ni de talents. Ce qui lui fait défaut, selon le colonel Samuel Kamé-Domguia, c’est la capacité à transformer ses atouts en puissance économique, technologique et stratégique. Dans un entretien publié le 18 août 2026 par Africa.com, sous la signature de SG Editor, le vice-président et CEO du think tank panafricain KANU appelle le continent à rompre avec une logique de réaction pour construire ses propres modèles de développement et de puissance.

Ancien officier supérieur de la marine camerounaise et l’un des artisans de la stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050, Kamé-Domguia part de son propre parcours pour défendre cette idée. Enfant, il chassait les rats dans les collines de Baham pour aider sa famille à se nourrir. Une expérience qu’il présente aujourd’hui comme une première école de la stratégie : observer, anticiper, comprendre le terrain et apprendre de ses échecs.

Cette trajectoire l’a surtout conduit à une conviction : la pauvreté africaine ne peut être réduite à un manque de ressources. « L’Afrique n’est pas pauvre. Un continent qui abrite la population la plus jeune du monde, d’immenses richesses minérales et agricoles et l’un des plus grands espaces maritimes de la planète ne peut honnêtement être qualifié de pauvre. Il a été mal organisé pour transformer ses extraordinaires atouts en prospérité durable. Ce qui a le plus souvent manqué, ce ne sont pas les ressources, mais l’architecture stratégique : la réflexion à long terme, la continuité institutionnelle et les mécanismes de conversion », affirme-t-il.

Cette réflexion constitue le fil conducteur de son analyse. Pour le stratège camerounais, l’enjeu n’est pas seulement de résoudre les crises successives auxquelles le continent est confronté, mais d’identifier les systèmes qui les reproduisent et de les réorganiser. Il oppose ainsi les solutions ponctuelles à la construction d’institutions capables de produire des résultats sur plusieurs générations.

Cette approche l’a notamment conduit à placer les mers et les océans au centre de la réflexion stratégique africaine. Kamé-Domguia rappelle que 38 des 55 États membres de l’Union africaine ont une façade maritime et qu’environ 90 % du commerce africain s’effectue par voie maritime. Pourtant, estime-t-il, le continent a longtemps pensé son développement comme s’il était presque dépourvu d’accès à la mer.

C’est dans ce contexte qu’a été élaborée la Stratégie africaine intégrée pour les mers et les océans à l’horizon 2050, adoptée par les chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine en janvier 2014. La stratégie entendait notamment dépasser une vision sectorielle de l’espace maritime pour en faire un levier commun de sécurité, de commerce, d’industrialisation, d’alimentation, d’énergie et d’intégration continentale.

Kamé-Domguia insiste particulièrement sur le concept de Combined Exclusive Maritime Zone of Africa (CEMZA), qui consiste à penser les espaces maritimes africains comme un ensemble continental plutôt que comme une juxtaposition de territoires nationaux. Pour lui, cette conception pourrait donner à l’Afrique un poids stratégique comparable, dans le domaine maritime, à celui recherché à travers l’intégration économique continentale.

Il voit dans cette évolution un changement de regard plus profond. « Nous avons décolonisé la terre et oublié de décoloniser la carte. Les économies coloniales avaient besoin de nos côtes pour une seule fonction : le départ. Les ports étaient construits comme des sorties pour les matières premières et non comme des portes d’entrée de la puissance. Les chemins de fer reliaient les mines aux ports et non les marchés africains entre eux. À l’indépendance, nous avons hérité non seulement de cette architecture physique, mais aussi de la carte mentale qui l’accompagnait : une carte où la mer apparaît comme le bout du monde plutôt que comme son commencement », explique-t-il.

Le principal obstacle demeure cependant institutionnel. L’océan relève encore de plusieurs administrations : pêche, ports, marine, environnement ou tourisme. Cette fragmentation empêche, selon lui, de considérer l’espace maritime comme un système économique et stratégique intégré. À cela s’ajoute une dépendance particulièrement forte dans le transport maritime. L’Afrique ne possède qu’une faible part de la flotte commerciale mondiale alors que l’immense majorité de ses échanges passe par mer.

Pour Kamé-Domguia, cette situation constitue une fuite silencieuse de valeur. Les navires, les assurances, les services financiers et une partie des compétences nécessaires au commerce maritime sont contrôlés depuis l’extérieur du continent. Le développement d’une véritable économie bleue ne devrait donc pas se limiter à exploiter davantage les ressources marines. Il doit permettre à l’Afrique de maîtriser progressivement les technologies, les infrastructures et les services associés.

C’est aussi le rôle qu’il assigne aux think tanks africains. Leur mission ne devrait plus se limiter à produire des rapports et des diagnostics, mais à rapprocher la recherche des lieux où se prennent les décisions. « L’Afrique ne manque pas de connaissances. Elle manque d’un système de transmission entre la connaissance et le pouvoir. Chaque année, le continent produit des milliers d’études, dont beaucoup sont techniquement solides et certaines véritablement brillantes, mais qui ne modifient jamais une seule décision. Elles sont présentées, applaudies, puis rangées. Une connaissance qui ne change pas les décisions n’a pas encore rempli sa fonction », soutient-il.

L’ancien officier plaide ainsi pour des institutions capables de traduire les travaux scientifiques en politiques publiques concrètes, avec des modèles de financement, des réformes juridiques, des indicateurs et des mécanismes de mise en œuvre. Il appelle également à une coopération renforcée entre universités, centres de recherche, entreprises et institutions africaines afin de produire une intelligence stratégique à l’échelle continentale.

Cette autonomie intellectuelle passe aussi par une diversification des financements. Kamé-Domguia ne rejette pas les partenariats internationaux, mais met en garde contre une dépendance qui conduirait les institutions africaines à travailler prioritairement sur des sujets définis par leurs bailleurs. Pour lui, la véritable souveraineté commence par la capacité à choisir ses propres questions de recherche.

Le même principe vaut pour l’industrie maritime. Le continent doit, selon lui, progresser étape par étape : d’abord développer les capacités de réparation et de maintenance des navires, puis construire des embarcations spécialisées, avant de viser des bâtiments plus complexes et, à terme, une véritable maîtrise de l’ingénierie navale. Cette ambition doit s’appuyer sur les complémentarités entre les différents pays africains plutôt que sur la multiplication de projets nationaux isolés.

L’enjeu dépasse toutefois la construction de navires. Il s’agit de créer un écosystème industriel associant métallurgie, ingénierie, numérique, finance, recherche et formation. Le continent pourrait également tirer parti des nouvelles technologies - navires autonomes, ports intelligents, jumeaux numériques, nouveaux carburants - pour éviter de reproduire certaines étapes de l’industrialisation suivies par les anciennes puissances maritimes.

Pour attirer davantage d’investissements dans cette économie bleue, Kamé-Domguia estime que les États doivent d’abord rendre leurs politiques plus lisibles et leurs projets plus cohérents. Les investisseurs, affirme-t-il, ne fuient pas nécessairement le risque, mais l’incertitude. Les think tanks auraient alors un rôle à jouer pour transformer les projets publics en écosystèmes économiques susceptibles d’attirer durablement les capitaux.

L’avenir de l’économie bleue pourrait également se jouer dans un domaine encore peu maîtrisé par les États africains : les données maritimes. Selon Kamé-Domguia, la prochaine étape après l’économie bleue sera celle d’une « économie de l’intelligence bleue », dans laquelle les données, l’intelligence artificielle et les technologies d’observation des océans deviendront des ressources stratégiques.

Il estime que l’Afrique doit dès maintenant réfléchir à la souveraineté de ses données maritimes, au développement de l’intelligence artificielle appliquée aux ports, à la pêche et à la sécurité, mais aussi à l’exploitation des énergies offshore, à l’aquaculture, aux marchés du carbone bleu et à la gouvernance des ressources des grands fonds marins.

Cette nouvelle étape doit également conduire à repenser la place des jeunes Africains dans la transformation du continent. Kamé-Domguia les invite à ne pas chercher d’abord l’influence ou la reconnaissance, mais à développer une expertise suffisamment solide pour pouvoir agir sur les systèmes.

Son message tient finalement en une invitation à changer de posture historique : ne plus se demander comment l’Afrique peut simplement rattraper les autres, mais dans quels domaines elle peut prendre de l’avance. Pour lui, le véritable enjeu consiste à passer d’un continent qui adapte des modèles conçus ailleurs à un continent capable de produire ses propres technologies, ses propres institutions et ses propres concepts stratégiques.

L’Afrique, conclut en substance le stratège camerounais, ne doit donc plus seulement chercher sa place dans le monde qui vient. Elle doit contribuer à décider de la forme de ce monde.

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