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Ceuta, une explosion sociale plus qu’une stratégie de Rabat
Les événements des 30 et 31 juillet s’inscrivent dans un contexte de frustration sociale, notamment chez une jeunesse fortement scolarisée mais confrontée à la précarité - Le développement économique sans développement social ne produit que des crises
 

(AfriquesPlus) - Dans un entretien publié le 5 août 2026 par Le Grand Continent, le sociologue Mehdi Alioua, professeur à Sciences Po Rabat, analyse la crise migratoire de Ceuta qui a provoqué, fin juillet, l’arrivée massive de dizaines de milliers de personnes vers l’enclave espagnole. Il conteste l’idée selon laquelle Rabat aurait volontairement organisé cette mobilisation pour faire pression sur l’Espagne ou l’Union européenne.

Pour le chercheur, cette interprétation relève davantage d’une lecture géopolitique simplificatrice que d’une analyse de la réalité sociale marocaine. Selon lui, une telle opération aurait été contre-productive pour le Maroc, dont les principaux partenaires économiques et diplomatiques restent l’Espagne, la France et l’Union européenne. « Ce qui vient de se passer (…) fragilise le Maroc et ses dirigeants bien plus qu’autre chose », affirme Mehdi Alioua, estimant que la crise révèle d’abord des tensions internes profondes plutôt qu’une stratégie étatique.

Le sociologue explique que la mobilisation du 30 et 31 juillet s’inscrit dans un contexte de frustration sociale, notamment chez une jeunesse fortement scolarisée mais confrontée au chômage et à la précarité. Il souligne le décalage entre les progrès économiques enregistrés par le Royaume et les difficultés d’une partie importante de la population à accéder à un emploi stable et à une vie digne.

Selon lui, la crise de Ceuta est le symptôme d’un modèle de développement qui a produit de la croissance mais pas suffisamment de protection sociale ni d’opportunités pour tous. « Le développement économique sans développement social ne produit que des crises à répétition », estime le sociologue, appelant à repenser le contrat social marocain.

Mehdi Alioua insiste également sur la singularité géographique de Ceuta, enclave espagnole située sur le territoire africain, au milieu d’une zone très densément fréquentée durant l’été. La période de la fête du Trône, les déplacements estivaux et la concentration des populations autour des plages du détroit auraient contribué, selon lui, à créer une situation difficilement contrôlable pour les autorités.

La crise aurait ainsi été amplifiée par un mouvement de foule, nourri par des informations circulant notamment sur les réseaux sociaux, davantage que par une organisation centralisée. « On inverse les causes et les effets dans l’analyse de la crise de Ceuta », explique-t-il, considérant que la colère sociale est la cause première du phénomène et non une manipulation politique.

Au-delà de l’épisode migratoire, le sociologue replace la crise dans l’histoire particulière des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, héritages de la présence coloniale européenne en Afrique du Nord. Il plaide pour une solution politique fondée sur la coopération plutôt que sur l’affrontement.

Il avance notamment l’idée d’une cogestion maroco-espagnole inspirée du modèle d’Andorre, qui permettrait de dépasser le conflit de souveraineté tout en tenant compte des populations locales. « Ces exclaves sont une survivance anachronique du colonialisme européen en Afrique », estime-t-il, appelant à inventer un modèle de coopération euro-africaine.

Tout en rejetant les théories d’une manipulation orchestrée par Rabat, Mehdi Alioua considère que la crise doit conduire à un débat sur les choix politiques et sociaux du Royaume. Il critique notamment les inégalités, les restrictions visant certains mouvements sociaux et l’absence d’un débat démocratique plus ouvert.

Pour lui, l’enjeu principal n’est donc pas de chercher un responsable extérieur, mais de comprendre les causes profondes d’un malaise social qui pousse une partie de la jeunesse à prendre des risques considérables pour franchir une frontière devenue un symbole de frustration et d’inégalités.

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