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Comment la Russie a tenté d'exfiltrer Kémi Séba d'Afrique du Sud
Derrière la tentative avortée du panafricaniste béninois de franchir clandestinement le fleuve Limpopo, les enquêteurs sud-africains évoquent désormais un financement russe et un projet d'attentats en Europe
 

(AfriquesPlus) - L'affaire Kémi Séba prend une tournure géopolitique. Alors que s'ouvre ce 11 août l'audience d'extradition réclamée par le Bénin, une enquête de l'agence Bloomberg, signée du journaliste Antony Sguazzin, révèle que des fonds russes auraient permis de financer la tentative d'exfiltration de l'influenceur franco-béninois hors du territoire sud-africain.

Tout part du 7 décembre 2025. Ce jour-là, un groupe de militaires dirigé par Pascal Tigri annonce à la télévision béninoise le renversement du président Patrice Talon. La tentative échoue en quelques heures, neutralisée grâce au soutien des alliés nigérian et français de Cotonou. Mais dans la foulée, Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, publie une vidéo saluant « des militaires patriotes, dignes et courageux » qui auraient « libéré » le pays. Cette prise de position lui vaut, le 12 décembre, un mandat d'arrêt international émis par le Bénin pour apologie de crime contre la sûreté de l'État, incitation à la haine et à la rébellion, auquel s'ajoutent des poursuites pour blanchiment de capitaux et terrorisme.

Le procureur spécial de la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme (CRIET), Elonm Mario Metonou, confirmera par la suite que le dossier d'extradition était en cours de constitution. Séba, déjà installé en Afrique du Sud où il avait trouvé refuge, se retrouve ainsi traqué par la justice de son pays d'origine tout en revendiquant, depuis des années, une posture d'opposant à l'influence française sur le continent.

C'est dans ce contexte que Bloomberg situe l'épisode du 13 avril. Kémi Séba, son fils et Francois van der Merwe, chef du mouvement nationaliste blanc sud-africain Bittereinders, sont arrêtés à Pretoria alors qu'ils s'apprêtaient à franchir clandestinement le fleuve Limpopo pour rejoindre le Zimbabwe. La police sud-africaine s'était fait passer pour une société de sécurité privée recrutée par van der Merwe afin de superviser l'opération, et plus de 300 000 rands, environ 18 460 dollars, sont saisis lors de l'interpellation.

Une exfiltration transformée en piège policier

Selon les documents judiciaires cités par Bloomberg, la Directorate for Priority Crime Investigation, surnommée les « Hawks », cherche désormais à établir la traçabilité de ces fonds, qu'elle qualifie d'argent « reçu des Russes pour assurer l'exfiltration en toute sécurité » de l'activiste. Les enquêteurs vont plus loin en évoquant un projet d'attentats en Europe et au Royaume-Uni, affirmant que Séba serait « entraîné par les Russes et extrêmement dangereux ». Son avocate, Sinenhlanhla Mguni, rejette ces accusations en bloc et affirme que son client conteste tout projet d'attaque, dispute les liens allégués avec Moscou et s'oppose à son extradition. Ni l'avocat de van der Merwe ni l'ambassade russe à Pretoria n'ont répondu aux sollicitations de Bloomberg.

Dès 2022, le Département d'État américain avait publiquement associé Kémi Séba aux opérations d'influence du groupe Wagner en Afrique de l'Ouest. Des travaux de recherche antérieurs, menés notamment par des analystes spécialisés dans la désinformation russe, évoquent une collaboration baptisée « Project Kemi », pilotée entre 2018 et 2019 par les équipes d'Evgueni Prigojine, pour un montant estimé à environ 440 000 dollars. Un chercheur de l'Africa Center for Strategic Studies résumait ainsi la logique de ces relais locaux : ils « ne font pas que travailler pour les Russes et pour le groupe Wagner, ils défendent aussi leurs propres objectifs politiques », les intérêts de Moscou et les ambitions personnelles des militants se superposant sans se confondre.

Cette proximité s'inscrit dans une stratégie plus large de Moscou en Afrique de l'Ouest, où le Kremlin a multiplié le soutien aux juntes militaires — au Mali, au Burkina Faso, au Niger — tout en finançant des campagnes de désinformation visant à discréditer les anciennes puissances coloniales occidentales, en particulier la France. Kémi Séba, déjà connu pour avoir brûlé des billets de banque à Dakar en 2017 afin de dénoncer l'arrimage du franc CFA à Paris, incarne depuis longtemps cette rhétorique anti-française, ce qui lui avait coûté sa nationalité française en 2024, Paris l'accusant d'incitation à la violence contre l'État.

Les Bittereinders, une alliance improbable avec Moscou

L'autre versant de l'affaire concerne les Bittereinders, mouvement séparatiste afrikaner qui tire son nom des combattants boers ayant refusé toute reddition lors de la guerre anglo-boer et qui revendique aujourd'hui, sur sa page Facebook, de lutter « sans complexe uniquement pour les intérêts afrikaners », promettant : « Nous serons de nouveau libres. » Longtemps cantonné à la marge de la politique sud-africaine, ce mouvement a vu son profil international croître à mesure que des cercles nationalistes européens, dont l'AfD allemande, multiplient les contacts avec l'extrême droite russe . Bloomberg rapporte ainsi que van der Merwe avait assisté, l'année précédente, à une réunion de ces organisations tenue à Saint-Pétersbourg.

L'alliance entre un afrikaner nationaliste blanc et un panafricaniste noir accusé d'apologie de coup d'État, tous deux reliés à Moscou selon l'accusation, illustre une facette moins connue de l'influence russe sur le continent : sa capacité à fédérer des mouvements idéologiquement opposés autour d'un même objectif, celui d'affaiblir l'ordre occidental en Afrique, quitte à instrumentaliser des causes locales sans rapport apparent entre elles. Ni van der Merwe ni les Bittereinders n'ont réagi aux demandes de la presse, laissant, à l'ouverture du procès d'extradition, une zone d'ombre sur l'ampleur exacte de l'implication russe dans ce dossier aux ramifications ouest-africaines, sud-africaines et européennes.

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