(AfriquesPlus) - Derrière les gratte-ciel scintillants de Dubaï se cache une volonté de puissance qui redessine la carte géopolitique africaine. Selon une vaste enquête du Financial Times signée par William Wallis et Peter Andringa, publiée ce mardi 4 août 2026, les Émirats arabes unis (EAU) déploient une stratégie tentaculaire sur le continent.
Sous l'impulsion de leur dirigeant Cheikh Mohamed bin Zayed al-Nahyan (MBZ), le petit État du Golfe a injecté des milliards de dollars dans l'agriculture, les mines et les infrastructures africaines pour préparer son avenir post-pétrole. Mais cette boulimie économique s'accompagne d'une ingérence militaire souvent déstabilisatrice.
L'offensive émiratie a commencé par les mers. DP World, le géant étatique de la logistique, a tissé un réseau redoutable de terminaux et de zones franches dans treize pays africains (dont le Sénégal, Djibouti et le Mozambique). Ces ports constituent « les vecteurs d'influence au cœur de la politique africaine des EAU », analyse la chercheuse Eleonora Ardemagni.
À cette emprise logistique s'ajoute une diplomatie du chéquier sans précédent. Les EAU sont devenus la première source de capitaux pour le continent, avec 168 milliards de dollars d'investissements annoncés depuis 2017. À travers l'International Holding Company (IHC), dirigée par le frère de MBZ, Abou Dhabi s'empare de vastes terres agricoles sur les rives du Nil, en Angola ou en Mauritanie, et investit massivement dans le cuivre zambien ou le coltan congolais. Pour Nadim Koteich, conseiller politique émirati cité par le Financial Times, « ce qu'Abou Dhabi construit n'est pas un portefeuille, c'est un système ».
L'ombre de la guerre au Soudan
Mais ce système a une face beaucoup plus sombre. Au Soudan, les EAU sont accusés de jouer un rôle trouble dans la sanglante guerre civile. Selon l'enquête, près de 1,5 tonne d'or (valant 100 millions de dollars), volée à Khartoum par les Forces de soutien rapide (RSF) en 2023, a été exfiltrée via le Soudan du Sud. « Les Émiratis ont envoyé des avions cargos [...] pour venir expédier l'or », affirme un témoin direct.
Cette manne financerait directement le conflit. Les experts de l'ONU et les services de renseignement occidentaux accusent d'ailleurs Abou Dhabi de fournir armes et drones aux paramilitaires des RSF (accusés de nettoyage ethnique), en utilisant un réseau de bases navales et de pistes d'atterrissage disséminées en Afrique. Les EAU démentent formellement tout soutien militaire ou financier aux belligérants soudanais.
Cette relation ambiguë se cristallise à Dubaï. La ville est devenue la place forte de l'or africain (près de 30 milliards de dollars d'or artisanal non déclaré y transiteraient chaque année selon l'ONG Swissaid), mais aussi le coffre-fort des élites du continent. Profitant d'une réglementation laxiste, les Africains y ont investi plus de 30 milliards de dollars dans l'immobilier entre 2019 et 2025.
Pour de nombreux responsables africains, l'activisme émirati suscite désormais la méfiance. À l'image de Yemane Gebremeskel, le puissant ministre de l'Information de l'Érythrée, qui dénonce « l'inexplicable ambition [des EAU] de contrôler toute la région ».
L'enjeu pour le continent est désormais immense, comme le résume l'universitaire éthiopien Mehari Taddele Maru : il s'agit d'attirer l'indispensable capital émirati, tout en limitant les ingérences souveraines d'une puissance qui, forte de son influence à Washington et de ses pétrodollars, agit souvent en Afrique comme bon lui semble.