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Fidel Castro, les leçons d’une révolution
À l’occasion du centenaire de Fidel Castro, le Tricontinental revisite son héritage autour d’une conviction : pour les peuples du Sud, la souveraineté passe par l’autonomie économique et la capacité à surmonter les difficultés
 

(AfriquesPlus) - À l’occasion du centenaire de la naissance de Fidel Castro, le Tricontinental: Institute for Social Research revient, dans sa 33e newsletter de 2026 publiée le 13 août, sur l’héritage politique et économique du dirigeant cubain. Signé Vijay, le texte ne cherche pas seulement à réhabiliter une figure historique : il présente l’expérience cubaine comme une réflexion toujours actuelle sur la souveraineté, le développement, les rapports de domination et les conditions matérielles de l’émancipation des pays du Sud.

L’auteur s’appuie notamment sur deux rencontres avec Fidel Castro, dont une en 2001 à Durban, en marge de la conférence mondiale contre le racisme. Il décrit un dirigeant dont la parole dépassait, selon lui, les clivages politiques, parce qu’elle était directement liée aux difficultés vécues par les peuples du Sud.

Pour Vijay, l’un des principaux enseignements de Fidel réside dans son refus de considérer les difficultés économiques des pays pauvres comme une fatalité. La colonisation, la dette, les guerres et les rapports économiques internationaux ont lourdement pesé sur les trajectoires de développement, mais ils ne peuvent constituer, selon cette lecture, une justification permanente à l’inaction.

L’auteur rappelle à ce propos un discours prononcé par Fidel devant les Comités de défense de la révolution, dans lequel le dirigeant cubain mettait en avant les résultats sociaux obtenus malgré le blocus américain. Il citait notamment les progrès réalisés dans l’emploi, la lutte contre l’analphabétisme, l’éducation et la santé.

« Le fait d’avoir fourni un emploi à pratiquement toute notre population, mettant fin à l’inactivité ; d’avoir mis fin aux vices, aux jeux d’argent, à la drogue et à la prostitution ; d’avoir éradiqué l’analphabétisme ; d’avoir garanti au moins un niveau d’éducation de sixième année et de tendre vers le niveau de neuvième année ; et d’avoir pratiquement le meilleur système de santé publique de tous les pays sous-développés. »

Pour Vijay, cette énumération permet de comprendre la conception que Fidel se faisait de la souveraineté. Elle ne se limitait pas à l'indépendance politique ou à la capacité de résister aux pressions étrangères. Elle supposait aussi de pouvoir garantir des conditions matérielles minimales à la population.

L’auteur retient surtout une formule de Fidel qui traverse toute son analyse : « Les difficultés ne nous empêcheront pas d’avancer. » Une phrase qui, selon lui, conserve une portée particulière pour les pays confrontés aux héritages du colonialisme et aux mécanismes contemporains de dépendance.

Le texte du Tricontinental insiste également sur une dimension moins souvent mise en avant de la pensée de Fidel Castro : son refus d’un socialisme qui ferait abstraction des réalités économiques. Vijay rappelle que le dirigeant cubain ne croyait pas qu’une société puisse passer mécaniquement de la pauvreté à l’abondance par la seule volonté politique.

Cette réflexion s’inscrit dans une lecture marxiste du développement. Les pays ayant subi la colonisation ne partent pas des mêmes conditions que les puissances industrielles. Ils doivent donc simultanément construire leurs capacités productives et transformer les rapports sociaux.

Vijay estime que c’est précisément cette contradiction qui permet de comprendre l’expérience cubaine. Les forces révolutionnaires des pays pauvres doivent, selon cette lecture, accomplir à la fois une partie du travail historiquement associé à la bourgeoisie - industrialiser et développer les forces productives - et celui attribué au mouvement socialiste, c’est-à-dire transformer la propriété et les rapports sociaux.

Le défi n’est donc pas seulement politique. Il est également productif. Sans agriculture efficace, industrie, infrastructures, services publics et capacités scientifiques, l’indépendance risque de rester formelle.

Le texte accorde également une place importante à la capacité de Fidel Castro à reconnaître les limites de la révolution cubaine. Vijay raconte notamment une discussion qu’il aurait eue avec lui à Durban sur la question des discriminations raciales en Inde. Fidel aurait alors reconnu que la révolution cubaine n’avait pas suffisamment combattu certaines formes persistantes de racisme et de hiérarchies sociales au cours de ses premières décennies.

Pour l’auteur, cette reconnaissance est importante parce qu’elle rompt avec l’idée selon laquelle une révolution devrait nécessairement se présenter comme une expérience sans erreurs. La transformation sociale implique au contraire de partir des contradictions réelles et de les affronter.

Vijay rapporte ainsi une réflexion de Fidel sur les erreurs commises par la révolution :

« Nous faisons des erreurs, mais nous devons être honnêtes à leur sujet. Nous ne pouvons pas prétendre que nous ne faisons pas d’erreurs. Mais nous devons aussi nous rappeler que nous avons certaines certitudes. Nous ne pouvons pas toujours nous excuser pour nos efforts lorsque nos efforts visent simplement à rendre le monde plus humain. »

L’auteur voit dans cette déclaration une méthode politique : reconnaître les échecs sans renoncer au projet. Pour lui, la critique des insuffisances de la révolution cubaine ne doit pas conduire à effacer les transformations réalisées, pas plus que les difficultés rencontrées ne doivent servir à abandonner toute ambition de changement.

Cette réflexion conduit également Vijay à revenir sur la conception du racisme défendue par Fidel. À la conférence mondiale contre le racisme de Durban, en 2001, le dirigeant cubain avait refusé d’en faire une simple question de préjugés individuels ou de comportements à corriger.

Vijay rappelle cette analyse pour souligner que les discriminations doivent être replacées dans une histoire plus longue, celle des conquêtes, de l’esclavage et de l’exploitation. Il estime que cette approche conserve une actualité particulière dans un monde où les inégalités raciales et économiques restent profondément liées.

« Le racisme, la discrimination raciale et la xénophobie ne sont pas des réactions instinctives naturelles des êtres humains ; ils sont directement issus des guerres, des conquêtes militaires, de l’esclavage et de l’exploitation individuelle ou collective des plus faibles par les plus puissants tout au long de l’histoire des sociétés humaines. »

Pour le Tricontinental, cette lecture implique qu’une lutte efficace contre le racisme ne peut se réduire à des campagnes de sensibilisation ou à des appels à de meilleurs comportements. Elle doit également s’attaquer aux structures économiques et sociales qui reproduisent les hiérarchies.

Le dernier enseignement que Vijay tire de Fidel concerne sa manière de gouverner et de faire de la politique. L’auteur rappelle que les discours du dirigeant cubain étaient souvent remplis de données très précises sur les récoltes, la production ou la gestion administrative des différentes régions de l’île.

Ce souci du détail n’était pas anecdotique, estime-t-il. Il révélait une conception du socialisme comme travail quotidien, fait de planification, d’administration, d’évaluation et de correction des erreurs.

« Si vous écoutez les discours les plus importants de Fidel, vous verrez qu’ils sont remplis de détails qui peuvent sembler sans importance pour leur public. Il lisait, par exemple, les chiffres de production agricole de chaque district de Cuba, donnant aux personnes réunies sur la Plaza de la Revolución les détails les plus minutieux de l’administration bureaucratique. Pourquoi faisait-il cela ? Fidel, notre professeur révolutionnaire, nous enseignait que le socialisme est une affaire de détails : être attentif à la science de la construction des forces productives, être clair et honnête sur les revers et ouvrir la porte à la participation des masses afin de transformer les échecs en réussites. »

Pour Vijay, cette dimension pragmatique constitue peut-être l’un des aspects les plus importants de l’héritage de Fidel. Une transformation sociale ne se construit pas uniquement à travers des principes généraux. Elle dépend aussi de la capacité à produire, organiser, mesurer les résultats, corriger les erreurs et associer la population aux décisions.

Le texte du Tricontinental présente finalement Fidel Castro comme davantage qu’un dirigeant révolutionnaire disparu : un exemple de la manière dont un pays pauvre peut tenter de défendre son autonomie dans un système international profondément asymétrique. Pour Vijay, son héritage tient moins à la reproduction mécanique du modèle cubain qu’à une méthode : partir des réalités matérielles, reconnaître les difficultés, construire les capacités productives et ne pas confondre les échecs avec l’impossibilité de changer.

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