(AfriquesPlus) - Une enquête de Mediapart, signée Yann Philippin et publiée le 10 août 2026, dresse le bilan accablant du barrage de Singrobo-Ahouaty, construit en Côte d'Ivoire par le géant français du BTP Eiffage : un chantier à l'arrêt depuis mars 2025, des riverains ruinés et des indemnisations jugées dérisoires, un an après que le journal eut déjà révélé l'impact du projet sur la biodiversité locale.
À Singrobo, le pêcheur Yverin Konan a vu les murs de sa maison se fissurer, avant qu'un pan entier ne s'effondre en juin, un dommage qu'il impute aux tirs d'explosifs du chantier. « Ce n'est plus habitable, il y a trop de risques », confie-t-il au journal français. Le chef du village, Nanan N'Dri Kouassi, rapporte que les experts mandatés ont conclu à de simples « vieilles fissures », une explication d'autant plus contestée que plusieurs habitations touchées avaient été reconstruites cinq ans plus tôt à peine. Sollicité par Mediapart, Eiffage assure n'avoir procédé qu'à des tirs « de faible puissance » et affirme que les expertises « ont démontré l'absence d'impact sur les habitations ».
Privés d'accès au fleuve Bandama, les pêcheurs disent avoir touché des sommes sans commune mesure avec leur perte d'activité. Konan indique n'avoir reçu que 415 000 francs CFA, soit 632 euros ; d'autres évoquent entre 150 et 300 euros, l'équivalent d'un à deux mois de revenus d'avant chantier, selon un document publié par le concessionnaire Ivoire Hydro Energy (IHE) lui-même. Les mareyeuses, souvent titulaires de cartes professionnelles, se disent pour certaines totalement oubliées du dispositif. « Les femmes sont les plus affectées parce qu'elles ont perdu leurs moyens de subsistance », résume Lætitia Ngada, de l'association Jeunes volontaires pour l'environnement Côte d'Ivoire, qui réclame réparation aussi bien à la Banque africaine de développement, principal bailleur, qu'à Eiffage.
Techniquement, le projet s'enlise également. Mediapart révèle qu'alors qu'Eiffage annonçait 95% des travaux achevés, le chantier a été stoppé net après la découverte d'une erreur de conception, la mise en eau du barrage menaçant d'inonder l'autoroute Abidjan-Yamoussoukro. Il aura fallu deux ans pour qu'un comité d'experts préconise la construction d'une digue de sécurité, toujours non financée. Interrogé sur ce point, Eiffage s'est refusé à tout commentaire.
Juridiquement, la responsabilité des indemnisations n'incombe pourtant pas au groupe français mais à l'État ivoirien et à IHE. Mediapart souligne qu'aucun des deux, pas plus que la Banque africaine de développement — qui se limite à évoquer un « mécanisme de recours indépendant » — n'a répondu de façon satisfaisante à ses sollicitations. Les autres bailleurs internationaux du projet, dont l'agence allemande de développement, sont également restés muets.