(AfriquesPlus) - Les indépendances africaines sont-elles derrière nous ? Pas pour la France, selon l’historien Pascal Blanchard. Invité du Journal de l’Afrique de France 24, il a présenté l’ouvrage Décolonisation 1925-2026, coécrit avec Sandrine Lemaire et Nicolas Bancel, qui retrace les chemins de l’émancipation des peuples colonisés jusqu’aux conflits de mémoire actuels.
Pourquoi remonter à 1925 ? Parce que, explique Pascal Blanchard, on imagine à tort qu’aucune lutte n’a précédé la Seconde Guerre mondiale. La guerre du Rif, la révolte de Yên Bai en Indochine ou les soulèvements en Syrie sont pour lui les premiers signes d’une aspiration à l’indépendance. La France y a répondu par une répression « implacable », afin d’éviter toute brèche au cœur de l’Empire.
Le paradoxe, poursuit-il, éclate après 1945. La France libérée, grâce notamment à des milliers de soldats africains, ne songe pas à leur accorder l’indépendance. Persuadée de n’être « rien sans son empire », elle choisit la réforme pour le conserver, tout en réprimant les révoltes en Algérie, à Madagascar et en Indochine.
L’historien récuse l’image d’Épinal d’indépendances « négociées » et accompagnées par Paris. Il rappelle qu’on a toujours minimisé le combat de ceux qui obtiennent leur liberté, comme pour l’abolition de l’esclavage, souvent présentée comme un don. Les combats politiques, tel celui du RDA en Afrique de l’Ouest, ont pesé, de même que les révoltes. À mesure que la France perdait la capacité de tenir autant de territoires, et que la guerre d’Algérie touchait directement les familles françaises par l’envoi des appelés, l’empire a cessé de faire consensus.
Pascal Blanchard s’attarde sur la guerre du Cameroun, de 1955 à 1971, la plus longue conduite par la France au XXe siècle, mais très peu connue. Il avance plusieurs raisons : l’idée persistante qu’il n’y a pas eu de violence coloniale en Afrique subsaharienne, une guerre menée dans le secret, avec très peu d’images, et des archives militaires toujours fermées. Elle est aussi perçue par les militaires français comme une victoire, contrairement à l’Indochine et à l’Algérie.
L’historien rappelle que François Fillon avait nié l’existence de cette guerre. Il juge pourtant le dossier largement documenté, notamment par le rapport de l’historienne Karine Ramondy remis au président de la République. Selon lui, la répression au Cameroun a aussi servi d’avertissement aux autres colonies : mieux valait la Françafrique que la guerre.
À l’approche de 2027, le passé colonial reste un marqueur politique. Pascal Blanchard observe qu’Édouard Philippe refuse de qualifier la colonisation de crime contre l’humanité, comme l’avait fait Emmanuel Macron lorsqu’il était candidat. À droite, analyse-t-il, qualifier la colonisation de crime reviendrait à rompre avec un code politique : celui qui présente les exactions comme de simples « déviances » d’un système jugé sauvable. Il juge le discours de gauche tout aussi caricatural, avec une vision anticolonialiste qui ignore l’histoire coloniale de la gauche elle-même.
Pour lui, l’émotion l’emporte sur la raison alors que les archives sont connues et que l’histoire est écrite. En coulisses, dit-il, de nombreux responsables politiques reconnaissent les faits, mais continuent d’entretenir un mythe auprès des électeurs.
L’historien y voit une explication au recul de la France sur le continent. « La France est en train de partir de partout en Afrique », affirme-t-il, faute d’avoir été à la hauteur sur la mémoire, contrairement à l’Allemagne, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas ou au Danemark. La France n’a d’ailleurs toujours pas de musée d’histoire coloniale.
Pour avancer, Pascal Blanchard plaide pour un courage politique que, selon lui, Emmanuel Macron n’a pas montré, et pour une écoute de la nouvelle génération. Il souligne enfin que ce déni constitue « une erreur stratégique, diplomatique et politique » pour la place de la France dans le monde.