Il est des moments dans l’histoire des peuples où le véritable courage ne consiste plus à poursuivre le combat, mais à trouver la force de l’arrêter. L’Éthiopie traverse aujourd’hui l’un de ces moments. Alors que les tensions et les affrontements ravivent les blessures du passé dans le nord du pays, une inquiétude profonde m’habite : celle de voir des populations déjà meurtries replongées dans une tragédie qu’elles espéraient ne jamais revivre. Derrière les communiqués militaires, les revendications territoriales et les rivalités politiques, il y a des visages. Ceux d’enfants qui voudraient simplement aller à l’école, de mères qui attendent le retour de leurs fils, de familles qui aspirent à retrouver leur maison, de communautés qui demandent seulement le droit de vivre en paix.
À tous ceux qui portent une responsabilité dans cette crise, je voudrais adresser un appel simple, mais pressant : écoutez la voix de votre conscience. Ne laissez pas la guerre décider de l’avenir de vos enfants. L’Éthiopie est une terre de civilisation ancienne, de traditions spirituelles profondes et d’une extraordinaire richesse humaine. Elle abrite aussi le siège de l’Union africaine, symbole de notre volonté collective de construire un continent réconcilié avec lui-même. Cette terre mérite mieux que le retour des tragédies. Nous n’avons pas oublié les souffrances de la guerre de 2020 à 2022 : les vies perdues, les familles séparées, les violences subies, les déplacements forcés et les blessures qui attendent encore d’être guéries.
L’Accord de Pretoria, signé en novembre 2022, avait fait naître une espérance. Il avait démontré qu’après tant de destructions, des adversaires pouvaient encore choisir de se parler et de faire taire les armes. Cette espérance ne doit pas mourir. Je m’adresse d’abord aux dirigeants politiques et militaires, quels que soient leurs camps ou leurs convictions. Vous avez entre vos mains bien davantage que des territoires, des positions stratégiques ou des rapports de force. Vous avez entre vos mains des vies humaines. Chaque décision peut épargner une famille ou la plonger dans le deuil. Chaque ordre donné peut ouvrir une voie vers la paix ou approfondir des blessures qui mettront des générations à cicatriser.
Aucune victoire militaire ne pourra rendre un enfant à sa mère. Aucune conquête territoriale ne pourra effacer la douleur d’une famille détruite. Aucune ambition politique ne devrait valoir le sacrifice de l’avenir d’un peuple. La paix n’est pas une capitulation. Le dialogue n’est pas une faiblesse. Le compromis, lorsqu’il préserve des vies humaines, peut être la plus haute expression du courage politique.
Je m’adresse également aux pays voisins et à tous ceux qui exercent une influence sur les parties. L’histoire de la Corne de l’Afrique nous enseigne combien les conflits peuvent franchir les frontières et transformer les différends d’aujourd’hui en tragédies régionales de demain. À chacun revient la responsabilité de contribuer à l’apaisement, de renoncer aux discours qui attisent la haine et de privilégier les voies diplomatiques. Mais je voudrais surtout m’adresser aux peuples eux-mêmes.
Aux mères du Tigré, de l’Afar et de l’Amhara. Aux pères qui redoutent de voir leurs enfants emportés par la guerre. Aux jeunes qui rêvent d’étudier, de travailler, de fonder une famille et de vivre dignement. Aux anciens qui ont déjà connu trop de conflits. Votre aspiration à la paix n’est pas un signe de résignation. Elle est l’expression d’un droit fondamental : celui de vivre sans peur, dans la dignité et la sécurité. Les différences ethniques, linguistiques, religieuses ou politiques ne doivent jamais devenir des raisons de nier l’humanité de l’autre. Aucun peuple ne doit être tenu collectivement responsable des actes de ses dirigeants ou de groupes armés agissant en son nom.
Ayant consacré une grande partie de ma vie à la justice internationale et à la prévention du génocide, j’ai vu les conséquences de l’incapacité des hommes à arrêter la violence lorsqu’il en était encore temps. J’ai entendu les témoignages de survivants qui avaient tout perdu. J’ai rencontré des femmes et des hommes dont les blessures ne disparaîtraient jamais. Et j’ai appris une leçon que je voudrais partager aujourd’hui : lorsque les armes se taisent trop tard, la justice peut reconnaître les crimes et la mémoire peut honorer les victimes, mais ni l’une ni l’autre ne peuvent rendre la vie à ceux qui ont disparu.
C’est pourquoi la prévention demeure un impératif moral autant qu’une responsabilité politique. La paix véritable ne saurait toutefois reposer sur l’oubli ou le déni des souffrances. Elle exige la vérité, la justice, la reconnaissance des victimes, la réconciliation et des garanties crédibles de non-répétition. Il ne s’agit pas de demander aux peuples d’oublier. Il s’agit de leur permettre de ne plus revivre les mêmes tragédies.
L’Union africaine, avec l’appui des Nations Unies et des partenaires régionaux, doit continuer à offrir un espace de dialogue et de rapprochement. Les efforts de médiation doivent être soutenus par une volonté politique sincère de toutes les parties. Mais aucune médiation ne pourra remplacer la décision fondamentale que les protagonistes doivent eux-mêmes prendre : celle de placer la vie humaine au-dessus de la logique des armes.
Aujourd’hui, j’appelle toutes les parties à faire preuve de la plus grande retenue, à protéger les populations civiles, à garantir un accès humanitaire sûr et sans entrave, et à renouer sans délai avec un dialogue sincère, dans l’esprit et conformément aux engagements de l’Accord de Pretoria. J’appelle également les responsables religieux, les autorités traditionnelles, les femmes, les jeunes et toutes les consciences éprises de paix à refuser la fatalité d’une nouvelle guerre. Un jour, les armes se tairont. Il faudra alors reconstruire les villes, rouvrir les écoles, réconcilier les voisins et apprendre de nouveau à vivre ensemble.
La seule question est de savoir combien de vies auront été perdues avant que ce jour arrive. À ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir de poursuivre la guerre ou d’ouvrir le chemin de la paix, je voudrais dire ceci : n’attendez pas que les générations futures vous demandent pourquoi vous n’avez pas arrêté la tragédie lorsque vous le pouviez encore. Il est encore temps de choisir la paix. Il est encore temps de sauver des vies. Il est encore temps de faire prévaloir notre humanité commune.
Ethiopia: There Is Still Time to Choose Peace
There are moments in the history of nations when true courage no longer lies in continuing to fight, but in finding the strength to stop. Ethiopia is living through one of those moments. As renewed tensions and fighting reopen old wounds in the north of the country, I am deeply troubled by the prospect of communities already scarred by war being plunged once again into a tragedy they had hoped never to experience again. Behind military statements, territorial claims, and political rivalries are human faces. Children who simply want to go to school. Mothers waiting for their sons to return. Families longing to go home. Communities asking for nothing more than the right to live in peace.
To all those who bear responsibility in this crisis, I offer a simple but urgent appeal: listen to your conscience. Do not allow war to determine the future of your children. Ethiopia is a land of ancient civilization, profound spiritual traditions, and extraordinary human richness. It is also home to the African Union, a symbol of our collective determination to build a continent at peace with itself. This land deserves better than another descent into tragedy. We have not forgotten the suffering of the war from 2020 to 2022: the lives lost, families torn apart, violence inflicted, people uprooted, and wounds that remain unhealed.
The Pretoria Agreement, signed in November 2022, offered hope. It demonstrated that even after immense destruction, adversaries could still choose to speak to one another and silence the guns. That hope must not be allowed to die. I appeal first to political and military leaders, whatever their affiliations or convictions. You hold in your hands far more than territory, strategic positions, or military advantage. You hold human lives. Every decision can spare a family or plunge it into mourning. Every order can open a path toward peace or deepen wounds that will take generations to heal.
No military victory can return a child to his mother’s arms. No territorial conquest can erase the grief of a shattered family. No political ambition should be worth sacrificing the future of a people. Peace is not surrender. Dialogue is not weakness. And compromise, when it saves human lives, can be the highest expression of political courage.
I also appeal to neighboring countries and all those who exercise influence over the parties. The history of the Horn of Africa teaches us how easily conflicts can cross borders, turning today’s disputes into tomorrow’s regional tragedies. Each has a responsibility to contribute to de-escalation, reject rhetoric that fuels hatred, and favor diplomacy. But above all, I wish to address the people themselves.
To the mothers of Tigray, Afar, and Amhara. To fathers who fear losing their children to war. To young people who dream of studying, working, raising families, and living with dignity. To elders who have already witnessed too many conflicts. Your longing for peace is not resignation. It is the expression of a fundamental right: the right to live without fear, in dignity and security. Differences of ethnicity, language, religion, or political belief must never become reasons to deny another person’s humanity. No people should be held collectively responsible for the actions of their leaders or of armed groups acting in their name.
Having devoted much of my life to international justice and the prevention of genocide, I have witnessed the consequences of humanity’s failure to stop violence while there was still time. I have listened to survivors who had lost everything. I have met women and men whose wounds would never fully heal. And I have learned a lesson I wish to share today: when the guns fall silent too late, justice may acknowledge the crimes and memory may honor the victims, but neither can restore life to those who are gone.
That is why prevention is both a moral imperative and a political responsibility. Yet genuine peace cannot be built upon forgetting or denying suffering. It requires truth, justice, recognition of victims, reconciliation, and credible guarantees of non-recurrence. We must not ask people to forget. We must ensure that they never have to endure the same tragedies again.
The African Union, supported by the United Nations and regional partners, must continue to provide space for dialogue and reconciliation. Mediation efforts must be matched by a sincere political commitment from all parties. But no mediation can replace the fundamental choice that those involved must make for themselves: to place human life above the logic of weapons.
Today, I call on all parties to exercise maximum restraint, protect civilian populations, guarantee safe and unhindered humanitarian access, and return without delay to sincere dialogue, in the spirit of and in accordance with the commitments of the Pretoria Agreement.I also call upon religious leaders, traditional authorities, women, young people, and all people of conscience to reject the inevitability of another war. One day, the guns will fall silent. Cities will have to be rebuilt, schools reopened, neighbors reconciled, and communities will have to learn once again to live together.
The only question is how many lives will have been lost before that day arrives. To those who today have the power to continue the war or open the path to peace, I say this: do not wait for future generations to ask why you failed to stop the tragedy when you still had the chance. There is still time to choose peace. There is still time to save lives. There is still time to let our common humanity prevail.