(AfriquesPlus) - Deux figures de la communauté zouloue, en tenue de combat, ont conduit une foule armée contre les étrangers sans papiers. La scène, devenue virale, illustre la montée d’un mouvement anti-migrants qui mêle colère sociale, nationalisme ethnique et calculs électoraux, à quelques semaines des municipales.
C’est une séquence d’à peine plus d’une minute qui résume le malaise sud-africain. Filmée en un seul plan, sans montage, elle montre deux hommes vêtus de tenues traditionnelles zouloues, lance et bouclier en main, à la tête d’une foule munie de bâtons. Le premier, Nkosikhona Ndabandaba, comédien dans une série historique à succès et leader communautaire très suivi sur les réseaux sociaux, mène le cortège. À ses côtés, Ngizwe Mchunu, ancien animateur radio, défend lui aussi l’identité zouloue.
Selon l’enquête de la journaliste Ruxandra Annonier, diffusée dans l’émission « Le Dessous des images » d’Arte, la scène a été tournée le 30 avril 2026 à Hillbrow, quartier de Johannesburg où vivent de nombreux migrants africains. Elle correspond à l’une des premières grandes marches de « March & March », mouvement fondé par Jacinta Ngobese-Zuma, elle aussi ancienne animatrice radio. Celui-ci réclame le départ de tous les sans-papiers, qu’il tient pour responsables du chômage de masse et de la criminalité.
D’après l’émission d’Arte, les quelque 3 millions d’immigrés originaires du continent ne représentent qu’environ 5 % de la population sud-africaine, un taux très inférieur à celui avancé par le mouvement. Le pays a pourtant déjà connu des flambées xénophobes, notamment en 2017 et en 2022. Ce qui change, souligne la journaliste, c’est la mobilisation de l’imagerie du guerrier zoulou.
Le bilan est lourd. Depuis mars 2026, les marches, intimidations et expéditions punitives ont fait au moins quatre morts et poussé plus de 160 000 personnes à fuir. Le mouvement avait fixé aux migrants en situation irrégulière un ultimatum au 30 juin 2026. La menace a été prise assez au sérieux pour que le président Cyril Ramaphosa reçoive les représentants zoulous, venus eux aussi en tenue traditionnelle. Le gouvernement a ensuite déployé des inspecteurs chargés de traquer les migrants irréguliers, ce qui a été salué comme un succès par les tenants du discours anti-migrants.
Interrogé dans le reportage, le chercheur en communication Nkululeko Sibiya, de l’Université d’Afrique du Sud, estime que tout dans la vidéo vise à faire peur. Les participants y apparaissent disciplinés et capables d’obéir aux ordres. Il y voit le message d’un groupe organisé, et non d’une bande de justiciers impulsifs. Si ces armes font partie de la tenue quotidienne dans la culture zouloue, elles deviennent menaçantes lorsqu’elles sont associées à des chants qui sont de véritables cris de guerre.
L’enjeu est aussi politique. À l’approche du scrutin municipal de novembre 2026, l’alliance entre rhétorique anti-migrants et nationalisme zoulou peut profiter à certains responsables. L’ancien président Jacob Zuma, zoulou lui-même, soutient officiellement March & March et a fait de son ethnicité une arme politique. Les Zoulous représentent environ 20 % de la population du pays.
Pour de nombreux Sud-Africains, le guerrier zoulou renvoie aux milices de l’Inkatha Freedom Party, qui affrontaient violemment les partisans du Congrès national africain de Nelson Mandela au début des années 1990, pendant la transition post-apartheid. L’instrumentalisation de l’identité ethnique est présentée comme un héritage direct de l’apartheid, dont le régime avait divisé les principales ethnies pour mieux régner.
Autre précédent cité : en 2021, Jacob Zuma, condamné dans des affaires de corruption, avait appelé des guerriers zoulous à lui faire barrage face à la police. Les émeutes qui ont suivi ont fait 350 morts. Beaucoup de ceux qui s’étaient alors mobilisés se retrouvent aujourd’hui dans les mouvements anti-migrants.
Les intervenants du reportage rappellent toutefois que ces images ne reflètent pas la réalité de la majorité des Zoulous, ni la diversité du pays. Le multiculturalisme prôné par Nelson Mandela reste une valeur centrale pour beaucoup de Sud-Africains. Pour le défendre, plusieurs mouvements civils se sont regroupés sous le nom d’« opération Ubuntu », dont les cortèges offrent un tout autre visage de la nation arc-en-ciel.