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Santé mentale, quand les réseaux sociaux idéalisent les maladies psychiatriques
Sur TikTok et Instagram, certains troubles psychiques deviennent des marqueurs identitaires, au risque de minimiser la souffrance des malades et d’encourager les autodiagnostics.
 

(AfriquesPlus) - La médiatisation croissante de la santé mentale favorise la libération de la parole, mais elle comporte aussi des risques de désinformation, d’autodiagnostic et de banalisation des maladies psychiatriques. L’enseignant en santé publique Mickaël Worms-Ehrminger appelle à davantage de nuance dans le traitement de ces sujets.

La visibilité accrue des questions de santé mentale ne garantit pas une meilleure compréhension des troubles psychiatriques ni un accès plus facile aux soins. Dans un entretien publié le 10 octobre 2026 par le quotidien français Le Monde, le chercheur et enseignant en santé publique Mickaël Worms-Ehrminger alerte sur les effets ambivalents de la médiatisation, notamment sur les réseaux sociaux, où certaines pathologies peuvent être présentées sous un jour valorisant, au risque d’en minimiser la gravité.

Auteur du podcast « Les Maux bleus » et de l’ouvrage Communiquer en santé mentale, publié aux Presses de l’École des hautes études en santé publique (EHESP), il estime que la multiplication des prises de parole doit s’accompagner d’une information rigoureuse. L’entretien a été réalisé par les journalistes Mattea Battaglia et Pascale Santi, à la veille de la Journée mondiale de la santé mentale, célébrée le 10 octobre.

Selon le chercheur, les réseaux sociaux contribuent notamment à une « glamourisation » de certains troubles, comme le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Sur Instagram et TikTok, ces pathologies peuvent parfois devenir des éléments d’identité ou de présentation de soi, détachés de la souffrance et des difficultés quotidiennes vécues par les personnes concernées.

Cette représentation comporte plusieurs dangers. Elle peut minimiser la réalité des maladies psychiatriques, favoriser les autodiagnostics et détourner certaines personnes d’une consultation auprès d’un professionnel. À cela s’ajoutent les contenus trompeurs qui circulent en ligne et compliquent la distinction entre une difficulté passagère, une manifestation de mal-être et un trouble nécessitant une prise en charge médicale.

Une médiatisation qui ne règle pas les difficultés d’accès aux soins

La santé mentale occupe désormais une place importante dans le débat public, notamment en France, où elle a été érigée en « grande cause nationale ». Pourtant, les difficultés d’accès aux soins persistent. Mickaël Worms-Ehrminger cite les longues listes d’attente dans les centres médico-psychologiques, le manque de professionnels spécialisés en psychiatrie et les obstacles financiers rencontrés par les patients qui consultent dans le secteur libéral.

Il met également en garde contre la succession d’annonces politiques qui, malgré des objectifs affichés de prévention et de repérage précoce, peuvent brouiller la compréhension des problèmes. Les dispositifs annoncés ne répondent pas nécessairement à l’ampleur des besoins, alors que certaines personnes attendent plusieurs mois avant d’obtenir un rendez-vous.

Le chercheur invite aussi à relativiser les affirmations générales sur une dégradation continue de la santé mentale des jeunes depuis la pandémie de Covid-19. Selon lui, les jeunes qui connaissaient déjà des difficultés avant la crise sanitaire peuvent avoir vu leur situation s’aggraver, mais plusieurs indicateurs seraient stables, voire en amélioration, pour une partie importante de cette population. Il souligne toutefois une hausse des déclarations de mal-être, particulièrement chez les jeunes filles.

Cette évolution doit être interprétée avec prudence. La libération de la parole permet de mieux exprimer certaines souffrances, mais elle peut aussi conduire à employer des termes psychiatriques pour décrire des émotions courantes, comme l’anxiété avant un examen ou l’inquiétude face à l’avenir. Ces expériences ne constituent pas automatiquement des troubles cliniques.

Des chiffres à interpréter avec précaution

Mickaël Worms-Ehrminger critique également l’utilisation des statistiques dans les discours publics et médiatiques. Les chiffres relatifs à la santé mentale varient selon les études, les populations étudiées et les définitions retenues. Les formules telles que « un Français sur cinq », « un sur quatre » ou « un sur trois » peuvent ainsi renvoyer à des réalités différentes lorsqu’elles sont présentées sans précisions méthodologiques.

Pour illustrer cette complexité, il évoque l’enquête EnCLASS de 2024, consacrée notamment à la santé et aux comportements des collégiens et lycéens. D’après les données citées dans l’entretien, plus de huit élèves sur dix déclarent être en bonne santé. Dans le même temps, 45 % des collégiens signalent des plaintes psychologiques récurrentes et 20 % des lycéens déclarent avoir eu des pensées suicidaires.

Pour le chercheur, ces indicateurs ne sont pas nécessairement contradictoires : ils décrivent des dimensions différentes du bien-être et de la souffrance psychologique. Leur présentation exige donc un contexte permettant d’éviter les interprétations simplistes.

Il met en garde contre une communication exclusivement centrée sur les chiffres alarmants, qui peut nourrir un sentiment d’impuissance et décourager certaines personnes de rechercher de l’aide. À l’inverse, présenter également les dispositifs de prise en charge et les initiatives qui fonctionnent peut contribuer à une information plus équilibrée.

Des témoignages utiles, mais parfois trompeurs

Les témoignages de personnes ayant traversé des troubles psychiatriques jouent un rôle important dans la lutte contre la stigmatisation. Ils peuvent aider les personnes concernées à mettre des mots sur leur expérience, à se sentir moins seules et à découvrir des possibilités de rétablissement.

Toutefois, le chercheur souligne le risque de biais du survivant : les personnes qui témoignent publiquement sont souvent celles qui ont déjà pris du recul sur leur maladie ou qui vont mieux. Leurs récits peuvent donner une vision trop positive du parcours de soins et du rétablissement, au détriment de ceux qui traversent encore une période de crise.

Les témoignages de personnalités publiques peuvent aussi s’inscrire dans des opérations de promotion de livres ou d’albums sans toujours orienter le public vers des ressources d’aide adaptées. Dans cet environnement, des expériences individuelles peuvent être généralisées à tort, tandis que les autodiagnostics se multiplient.

Mickaël Worms-Ehrminger défend ainsi une approche plus encadrée de la parole publique sur la santé mentale. Dans son podcast « Les Maux bleus », qui compte 62 témoignages publiés en cinq ans, les récits sont recueillis auprès de personnes en rétablissement ou rétablies, dans un cadre qui accorde une place centrale au consentement éclairé et à la capacité de mesurer les conséquences d’une prise de parole publique.

Son propre parcours illustre également les difficultés de diagnostic. Il explique avoir connu treize années d’errance médicale avant que ne soit diagnostiqué son syndrome de Gilles de la Tourette, dont il souffrait depuis l’enfance. Il évoque aussi les préjugés ayant retardé la prise en charge de ses troubles des conduites alimentaires, encore trop souvent considérés comme des problèmes concernant principalement les femmes.

Pour le chercheur, l’enjeu n’est donc pas de réduire la visibilité de la santé mentale, mais de mieux informer sur ses différentes réalités. La libération de la parole constitue une avancée, à condition de ne pas confondre bien-être psychologique et pathologies psychiatriques, ni de banaliser des troubles qui peuvent nécessiter des soins spécialisés.

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