(AfriquesPlus) - Plan Marshall, Caisse centrale de la France libre, AFD : selon Marie-Yemta Moussanang, l’aide publique au développement a été conçue pour servir d’abord les intérêts des puissances qui la financent. Elle en retrace la généalogie.
Dans un contexte de recul des budgets d’aide, la question de l’aide publique au développement (APD) revient en force. Dans le deuxième épisode de son podcast Afrotopiques, diffusé sur la chaîne Histoires Crépues, Marie-Yemta Moussanang remonte aux origines de ce mécanisme, qu’elle juge entouré de « confusion » et de « fantasme ». Son constat : l’APD n’a pas toujours existé, et elle n’a pas été pensée pour l’Afrique.
Marie-Yemta Moussanang rappelle d’abord le cadre fixé par le Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE. Pour être comptabilisé comme APD, un financement doit venir de ressources publiques, viser l’un des 143 pays éligibles, prendre la forme de dons ou de prêts à conditions plus avantageuses que le marché, et poursuivre un objectif de développement. Les fonds d’une fondation privée, même de la taille de celle de Bill et Melinda Gates, en sont donc exclus. L’animatrice souligne aussi que les États donateurs n’ont pas tous la même politique. Certains privilégient les prêts, d’autres, comme les États-Unis ou les pays scandinaves, les dons.
Selon l’autrice du podcast, l’APD apparaît à la fin de la Seconde Guerre mondiale, au moment où s’invente la notion de « sous-développement ». Son premier grand modèle est le plan Marshall : entre 1947 et 1951, Washington consacre 16,5 milliards de dollars de l’époque, dont 11 milliards en dons, à la reconstruction de l’Europe. L’objectif était de relever vite les capacités productives du continent pour l’empêcher de basculer dans le communisme. L’aide, rappelle Marie-Yemta Moussanang, a donc d’abord été un outil de la politique américaine d’endiguement, et ses premiers bénéficiaires furent les pays d’Europe occidentale, non les territoires africains alors sous domination coloniale.
Du côté français, la chronologie remonte à la France libre. La Caisse centrale de la France libre est créée par ordonnance le 2 décembre 1941, depuis Brazzaville. Elle deviendra la Caisse centrale de la France d’outre-mer en 1944, puis l’Agence française de développement (AFD) en 1998. Marie-Yemta Moussanang insiste sur l’origine de ses ressources, l’aide des Alliés, mais aussi les impôts prélevés sur les populations colonisées.
Elle replace cette histoire dans le système de l’indigénat. Jusqu’à son abolition en 1946, l’impôt de capitation et les prestations, c’est-à-dire le travail forcé, représentaient la moitié des recettes publiques de l’Afrique subsaharienne francophone. Les infrastructures de l’exploitation coloniale ont été bâties de cette manière, sans investissement de la métropole. Face aux revendications d’autonomie, la puissance coloniale a ensuite misé sur des dépenses sociales, notamment d’éducation, via le Fonds d’investissement pour le développement économique et social des territoires d’outre-mer (FIDOM). Les effets en sont restés, selon elle, très limités.
Marie-Yemta Moussanang s’attarde sur la mécanique actuelle de l’aide française, dont elle juge le mode de calcul « complexe ». En s’appuyant sur les données de l’association Focus 2030, elle relève que 21 % de l’aide bilatérale correspond à la première année d’accueil des réfugiés sur le sol français et aux frais de scolarité des étudiants étrangers. Un étudiant venu d’un pays en développement est ainsi évalué entre 10 000 et 15 000 euros d’aide, déclarés à l’OCDE, y compris lorsque sa famille finance elle-même ses études.
Elle chiffre à 3,6 milliards d’euros la mission APD du budget de l’État pour 2026, soit 0,45 % de ce budget. Seuls 226 millions transitent par l’AFD, qui n’est, rappelle-t-elle, ni la seule ni la principale institution de la politique de développement : les ministères, les agences publiques et les collectivités locales y participent aussi.
L’AFD agit avant tout comme une banque. En 2025, ses prêts ont avoisiné 12 milliards d’euros, soit environ 90 % de son activité. Elle emprunte sur les marchés financiers à bas coût, grâce à la garantie de l’État français, puis prête à taux concessionnels aux pays à revenu intermédiaire ou parmi les moins avancés. Ces sommes sont remboursées avec intérêts. Pour Marie-Yemta Moussanang, l’AFD n’utilise donc pas l’argent du contribuable et dégage un bénéfice. C’est l’une des raisons pour lesquelles, selon elle, le terme « aide » est « largement trompeur ». Elle note que des acteurs du secteur proposent de parler plutôt de « solidarité et d’investissement durable », sans que l’expression s’impose.