(AfriquesPlus) - Faut-il encore lire le français en Afrique à travers le seul prisme de l’aliénation ? Non, répond Achille Mbembe dans un essai publié le 13 octobre 2026 par Le Grand Continent. Pour lui, le français, « dans toutes ses variantes », est devenu « une langue d’Afrique », et il n’y aura « probablement point » de retour en arrière.
L’auteur rappelle que l’expansion du français ne tient pas à la seule volonté du prince, ni à l’Ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539. Obliger des sujets à changer d’idiome est une chose, écrit-il, porter cet idiome « jusqu’aux extrémités de la terre » en est une autre. Il a fallu des « porteurs ordinaires » de la langue, marins, enseignants, commerçants, missionnaires, dont la mobilité a permis sa circulation, y compris par la conquête coloniale.
Achille Mbembe invite à nuancer le récit selon lequel chaque gain du français se solderait par une perte équivalente pour les langues autochtones, et selon lequel la Francophonie ne serait qu’un instrument de « décérébration » au service de la « Françafrique ». Il ne s’agit pas, précise-t-il, de contester la réalité des rapports asymétriques entre l’Afrique et les puissances du monde, mais de mieux rendre compte de la créativité culturelle en situation de domination.
Les Africains, avance l’essayiste, ne se sont pas seulement adaptés à la langue française, ils l’ont, « pour ainsi dire, conquise ». Certains y ont vu une mesure de leur propre valeur et de leur propre pouvoir. « Adopter, c’est participer à ce que l’on adopte », écrit-il, décrivant une relation « ambivalente et paradoxale », mais dont on ne peut nier la générativité.
Si le français a fait irruption « par effraction », il n’a pas entraîné la mort systématique des langues locales. Ce processus a abouti, selon lui, à leur enrichissement, ainsi qu’à celui du français. Loin d’être un jeu à somme nulle, le mélange des langues se poursuit avec une vigueur renouvelée : la créolisation, davantage que le multilinguisme, serait « notre avenir ».
Cette vitalité se heurte toutefois à un autre bouleversement. Achille Mbembe observe l’émergence d’un marché mondial des industries de la langue, dominé non plus par les États ou les institutions culturelles, mais par les grandes entreprises. La langue devient, écrit-il, « de moins en moins un marqueur d’identité » et « de plus en plus une matière première ». Il n’exclut pas que ce marché se mue en oligopole américain et chinois.
La traduction automatique permet de diffuser plus de contenus dans plus de langues, mais elle n’est pas, selon lui, l’équivalent de la polyglossie. Elle pourrait même réduire l’envie d’apprendre d’autres langues, et la diversité linguistique du Web ne serait alors que « le paravent du monolinguisme ». Il pointe aussi un phénomène de « dé-symbolisation », car en encodant la langue sous forme de représentations mathématiques, l’IA s’affranchit des contraintes des langues naturelles.
D’où son plaidoyer : penser le français et la Francophonie non comme de « vulgaires outils d’influence » mais comme une « cité linguistique ouverte, migrante et œcuménique ». Les langues, insiste-t-il, ne sont pas des marchandises mais une modalité du don, relevant d’une économie des communs « au même titre que l’air, l’eau, la biosphère ».