(AfriquesPlus) - Abattu en 2023 alors qu'il enquêtait sur la disparition d'un présumé jihadiste, un vétéran respecté de la police sud-africaine payait le prix d'avoir suivi une piste menant tout droit vers les forces spéciales. Une enquête d'Africa Eye (BBC) révèle comment des militaires auraient exécuté un assassinat d'État avec la complicité présumée de plusieurs agences.
Le lieutenant-colonel Franz Matiba, détective chevronné au sein des Hawks, l'unité d'élite de la police sud-africaine, a été abattu le 6 août 2023 sur la N1, près de Hammanskraal, alors qu'il enquêtait sur les liens présumés des forces spéciales sud-africaines avec la mort d'un militant lié à l'État islamique. Selon Africa Eye, qui a recueilli des documents policiers et judiciaires confidentiels ainsi que le témoignage inédit d'un ancien chef de la lutte antiterroriste, l'ordre d'exécuter Matiba serait venu de responsables haut placés, désireux d'étouffer ce qu'il avait découvert.
Cette affaire prend racine dans le parcours d'Abdallah Abadiga, ressortissant éthiopien réfugié en Afrique du Sud depuis 2008, arrêté en 2017 en République démocratique du Congo alors qu'il tentait de fournir un drone aux Forces démocratiques alliées (ADF), groupe qui venait alors de se rallier à l'État islamique.
D'après le colonel Tolly Frigdenberg, qui dirigeait l'unité antiterroriste avant de transmettre le dossier à Matiba fin 2022, les services sud-africains n'ont été informés de cette arrestation que deux ans plus tard, par le FBI, alors que d'autres services de renseignement avaient déjà eu accès au détenu. Frigdenberg affirme avoir voulu faire rapatrier Abadiga vers l'Éthiopie plutôt que de le laisser revenir sur le sol sud-africain, où son statut de réfugié avait expiré, un projet qui aurait échoué. Selon lui, Abadiga aurait été « réintroduit clandestinement » en Afrique du Sud avec l'aide d'agents des services d'immigration, quatre jours seulement après qu'un haut responsable lui eut assuré que l'expulsion avait bien eu lieu.
De retour au pays, Abadiga se serait enrichi rapidement, multipliant les biens immobiliers, tandis que la communauté éthiopienne de Johannesburg, terrorisée selon un témoin cité par Africa Eye, aurait été soumise à un racket organisé depuis une mosquée. En mars 2022, Washington l'a sanctionné pour son rôle présumé au sein de l'État islamique, l'accusant d'avoir financé des réseaux jihadistes et d'avoir été proche de Bilal al-Sudani, chef de l'EI en Afrique visé par les États-Unis après l'attentat de l'aéroport de Kaboul en 2021. Frigdenberg soupçonne qu'Abadiga ait pu servir d'informateur pour un service de renseignement, ce qui expliquerait, selon lui, les obstacles répétés opposés à son enquête.
Après l'échec d'une tentative d'interpellation à un péage en octobre 2022 et le rejet de sa nouvelle demande d'asile, Abadiga perd tout statut légal en Afrique du Sud à la mi-décembre 2022. Quatorze jours plus tard, les caméras de surveillance du centre commercial Mall of Africa, près de Johannesburg, le filment en compagnie de son garde du corps avant que trois véhicules n'encerclent sa voiture sur le parking.
Les images, examinées par Africa Eye, montrent un officier des forces spéciales de l'armée sud-africaine utiliser le même ticket de stationnement que les véhicules suspects, sept minutes avant leur départ du site. Selon des documents judiciaires obtenus par les journalistes, la police sud-africaine estime qu'Abadiga et son garde du corps ont été enlevés ce jour-là et conduits au quartier général opérationnel de l'armée. Aucun des deux hommes n'a été revu depuis.
Quatre mois plus tard, c'est Franz Matiba qui hérite de l'enquête sur cette disparition. Il y trouvera la mort. Sa veuve, Maria, et sa famille ont accepté de témoigner pour la première fois auprès d'Africa Eye, tandis que l'armée sud-africaine et le ministère de l'Intérieur n'ont pas répondu aux sollicitations des journalistes concernant leur rôle présumé dans le retour clandestin d'Abadiga sur le territoire comme dans sa disparition.