(AfriquesPlus) - Dans une tribune publiée le 3 août 2026 par African Business, Nardos Bekele-Thomas, directrice générale de l’AUDA-NEPAD, défend une nouvelle approche du financement du développement africain : mobiliser davantage l’épargne et les ressources financières disponibles sur le continent pour réduire la dépendance à l’aide extérieure et à l’endettement.
L’auteure part d’un constat paradoxal. L’Afrique fait face à un déficit annuel de financement du développement estimé à 400 milliards de dollars, tandis que l’aide publique au développement a fortement reculé en 2025. Dans le même temps, le continent dispose de ressources financières considérables : plus de 2 000 milliards de dollars de capitaux domestiques non bancaires, plus de 1 000 milliards de dollars d’actifs de retraite et d’assurance, ainsi que des fonds souverains, des banques publiques de développement et des réserves de change importantes.
Pour Nardos Bekele-Thomas, le problème africain ne serait donc plus principalement celui de l’absence de capitaux, mais celui de leur mobilisation. « L’Afrique n’est pas pauvre en capitaux. Nos capitaux sont mal orientés », résume-t-elle en substance.
L’auteure estime qu’une fraction seulement des ressources disponibles pourrait changer l’échelle du financement des infrastructures. Les fonds de pension et les fonds souverains africains représentent environ 4 000 milliards de dollars. Mobiliser seulement 5 % de ces actifs, soit près de 200 milliards de dollars, permettrait, selon elle, de soutenir massivement les infrastructures du continent.
Cette stratégie s’inscrit notamment dans la Nouvelle architecture financière africaine pour le développement (NAFAD), approuvée par les dirigeants de l’Union africaine en février 2026. L’objectif est de mieux mobiliser l’épargne africaine, renforcer les mécanismes de garantie et de partage des risques et développer les marchés financiers locaux.
Mais le passage de l’argent disponible à l’investissement demeure le principal obstacle. L’Afrique manque encore de projets suffisamment préparés et rentables pour attirer les investisseurs institutionnels. La formule d’Alain Ebobissé, directeur général d’Africa50, résume cette difficulté : « Pour changer véritablement la donne, il faut passer à l’échelle ».
Recycler les actifs pour financer les infrastructures
La tribune met également en avant le recyclage des actifs publics. Le principe consiste à valoriser ou céder certains actifs existants - routes, ports, aéroports ou infrastructures énergétiques - afin de dégager des ressources destinées à financer de nouveaux investissements.
Cette méthode apparaît particulièrement pertinente dans les pays confrontés à une forte pression budgétaire. Le Sénégal est cité comme exemple, avec une dette publique estimée autour de 119 à 120 % du PIB. L’inventaire de ses actifs pourrait, selon l’auteure, ouvrir des possibilités de recyclage permettant de réduire la pression sur les finances publiques.
La Zambie offre un autre exemple avec son opération de conversion dette-investissement dans l’énergie. Le pays a mobilisé un financement de 600 millions de dollars pour racheter une partie de sa dette obligataire coûteuse, tout en affectant une partie des économies réalisées au développement du secteur énergétique. Pour Nardos Bekele-Thomas, ce type de mécanisme pourrait être reproduit dans d’autres économies africaines confrontées simultanément au surendettement et au déficit d’infrastructures.
Financer les corridors et l’industrialisation
L’enjeu dépasse toutefois les infrastructures prises isolément. La stratégie défendue par l’auteure vise à articuler financement, industrialisation et intégration commerciale, notamment autour du Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA) et du Programme accéléré de développement industriel de l’Afrique (PAIDA).
Plus de 50 projets régionaux ont déjà fait l’objet d’évaluations de maturité dans le cadre du PIDA, dont 24 seraient en voie de devenir bancables. Le sommet sur le financement de Luanda aurait par ailleurs permis de mobiliser 18 milliards de dollars pour des projets soutenus par les investisseurs, sur un portefeuille potentiel de près de 43,9 milliards de dollars.
Pour la dirigeante d’AUDA-NEPAD, l’infrastructure doit servir directement l’industrialisation et la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Routes, énergie, ports, numérique et logistique doivent ainsi permettre de connecter les marchés africains et d'accroître les échanges intra-africains.
La tribune appelle donc à passer rapidement de la conception des mécanismes financiers à leur exécution. « Le temps des discours est terminé. Le temps de mobiliser les capitaux est venu », plaide Nardos Bekele-Thomas.
Son message est clair : l’Afrique dispose d’une partie des ressources nécessaires à sa transformation. Le défi consiste désormais à construire les institutions, les garanties et les projets capables de convertir cette richesse financière en infrastructures, en industrialisation et en emplois. L’enjeu n’est plus seulement de trouver de l’argent, mais de parvenir à l’investir efficacement, à l’échelle du continent.