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Chagos, le projet de retour des populations déplacées fragilisé par la guerre en Iran
Près de six décennies après leur expulsion, les Chagossiens voient leur espoir de retour à Diego Garcia se heurter aux nouvelles tensions stratégiques autour de la base militaire américano-britannique.
 

(AfriquesPlus) - Près de six décennies après leur expulsion par les autorités britanniques, les Chagossiens espéraient pouvoir retrouver leurs îles natales. Mais le conflit entre les États-Unis et l’Iran, ainsi que les enjeux stratégiques autour de la base militaire américaine de Diego Garcia, ont de nouveau placé leur avenir au cœur d’un bras de fer géopolitique.

Le retour des Chagossiens dans leur archipel natal, longtemps considéré comme une perspective lointaine, se retrouve désormais suspendu aux calculs stratégiques de Washington et de Londres. Le projet britannique de restituer les îles Chagos à l’île Maurice est fragilisé par les nouvelles tensions autour de la base militaire américano-britannique de Diego Garcia, au cœur de l’océan Indien.

Dans un article publié le 8 août 2026, le New York Times, sous la signature d’Ashley Victor et John Eligon, avec des photographies de Joao Silva, raconte les espoirs et les inquiétudes des Chagossiens déplacés de force vers l’île Maurice il y a près de 60 ans.

À l’époque, environ 2 000 habitants de l’archipel avaient été expulsés pour permettre l’installation d’une base militaire commune aux États-Unis et au Royaume-Uni sur Diego Garcia. Parmi eux figurait Roseline Rabouine, aujourd’hui âgée de 61 ans, qui avait huit ans lorsque des soldats britanniques sont venus annoncer à sa famille qu’elle devait quitter son domicile.

Cette année, son rêve de retourner chez elle semblait pourtant devenir réalité. Le Royaume-Uni préparait la ratification d’un accord prévoyant la rétrocession de la souveraineté des Chagos à Maurice. Le gouvernement mauricien s’était engagé à permettre aux Chagossiens de retrouver leurs terres, ou au moins d’y effectuer des visites à caractère patrimonial.

Mais la guerre entre les États-Unis et l’Iran a bouleversé cette perspective. Selon le New York Times, le président américain Donald Trump, qui avait initialement soutenu le projet britannique, a finalement retiré son appui peu avant l’offensive américaine contre l’Iran en février. Washington entend préserver son contrôle stratégique sur Diego Garcia, dont l’importance militaire s’est accrue dans le contexte des tensions au Moyen-Orient et de la rivalité avec la Chine.

La base dispose notamment de pistes capables d’accueillir de gros avions militaires et d’un port en eaux profondes permettant l’approvisionnement et la maintenance de navires de guerre. Sa localisation en fait un point d’appui majeur pour la projection de puissance américaine dans l’océan Indien. Des responsables américains et britanniques redoutent également qu’une modification du statut de l’archipel puisse ouvrir la voie à une présence chinoise dans la région.

Le traité envisagé entre Londres et Port-Louis prévoit pourtant le maintien des forces américaines et britanniques à Diego Garcia dans le cadre d’un bail de 99 ans. La Grande-Bretagne doit également verser à Maurice plus de 135 millions de dollars par an pour la location de la base. Son entrée en vigueur reste toutefois conditionnée à l’approbation du Parlement britannique.

Cette situation place les Chagossiens au centre d’un débat stratégique dans lequel ils disposent de peu de moyens d’influence. Leur principale inquiétude est désormais de voir leur droit au retour une nouvelle fois sacrifié au nom des intérêts militaires et diplomatiques des grandes puissances.

Entre retour aux sources et précarité à Maurice

Pour ces populations, l’enjeu dépasse la seule question de la souveraineté. Quelques centaines de personnes nées dans l’archipel seraient encore en vie. Elles souhaitent pouvoir revoir les lieux où elles ont grandi, retrouver les tombes de leurs ancêtres et transmettre leur histoire aux générations suivantes avant que la mémoire de cette communauté ne disparaisse.

La question est d’autant plus sensible que les Chagossiens restent divisés sur l’avenir politique de l’archipel. Certains réclament le transfert complet de souveraineté à Maurice, tandis que d’autres, comme Roseline Rabouine, préféreraient le maintien de l’administration britannique, estimant avoir été victimes de discriminations et de précarité après leur arrivée à Maurice.

Dans plusieurs quartiers populaires de Port-Louis, certaines familles chagossiennes vivent encore dans des conditions difficiles. Le contraste est particulièrement marqué avec l’image touristique de Maurice, connue pour ses plages et ses complexes hôteliers. Selon le témoignage recueilli par le New York Times, plusieurs générations de Chagossiens ont connu la pauvreté après leur déplacement forcé, certains ayant même rencontré des difficultés administratives élémentaires en raison de leur faible niveau d’alphabétisation.

Le gouvernement mauricien conteste toutefois cette perception et affirme que les Chagossiens bénéficient des mêmes droits sociaux que les autres citoyens, notamment en matière de santé et d’éducation. Des visites patrimoniales dans l’archipel étaient envisagées cette année, mais elles ont été reportées en raison de la guerre avec l’Iran.

Le conflit a directement rappelé la vulnérabilité de Diego Garcia. En mars, l’Iran a lancé deux missiles en direction de l’atoll, selon le quotidien américain. L’un a été intercepté tandis que l’autre a cessé de fonctionner avant d’atteindre sa cible.

Pour les Chagossiens, cette nouvelle dimension militaire complique encore davantage une situation déjà marquée par des décennies d’exil. Le chercheur David Vine, spécialiste de l’archipel, estime que les États-Unis ont joué un rôle déterminant dans leur expulsion. Mais de nombreux Chagossiens ne réclament pas nécessairement le départ de la présence militaire américaine : ils souhaitent avant tout pouvoir retourner sur leur terre d’origine.

Le dossier est également devenu un enjeu diplomatique entre Maurice, le Royaume-Uni et les États-Unis. Le ministre mauricien des Affaires étrangères, Dhananjay Ramful, affirme avoir obtenu en avril des assurances américaines sur le maintien de l’accès à la base. Washington conteste toutefois l’interprétation donnée par le ministre à cette rencontre, tout en réaffirmant l’importance de ses relations avec Maurice et le Royaume-Uni.

À Londres, l’avenir du traité reste incertain. L’ancien Premier ministre britannique Keir Starmer avait conditionné l’avancement de sa ratification au soutien de l’administration Trump. Son successeur, Andy Burnham, doit désormais décider de la manière dont le gouvernement entend poursuivre le processus.

Maurice n’exclut pas de durcir sa position en cas d’échec de la ratification. Son procureur général, Gavin Glover, évoque même la possibilité d’actions destinées à provoquer une nouvelle procédure devant la justice internationale.

En attendant une éventuelle issue diplomatique, les Chagossiens continuent de préserver leur patrimoine culturel à Maurice. Cuisine traditionnelle, tambours ravannes, chants et danses sega constituent les principaux vecteurs d’une mémoire construite autour d’un territoire auquel ils restent profondément attachés.

Lors d’une répétition à Port-Louis, Jeanine Sadrien, 69 ans, qui a quitté les Chagos lorsqu’elle avait dix ans, continue de danser comme pour maintenir un lien avec son île natale. « Quand je ferme les yeux et que je danse, c’est comme si j’étais à Diego Garcia », rapporte le New York Times.

L’histoire des Chagos se retrouve ainsi prise entre deux temporalités : celle d’une population vieillissante qui espère enfin rentrer chez elle et celle d’un nouvel affrontement géopolitique dans l’océan Indien où Diego Garcia demeure un point stratégique majeur pour les États-Unis. Pour les derniers survivants de l’exil, le risque est désormais que leur retour soit une nouvelle fois repoussé au nom d’enjeux qui les dépassent.

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