(AfriquesPlus) - Dans une analyse publiée le 6 août 2026 par African Arguments, Abebe Woldeselassie, professeur associé en études critiques de la paix et des conflits à l’Université arctique de Norvège, estime que le dialogue national éthiopien ne pourra produire une paix durable s’il se contente de traiter les symptômes des crises sans s’attaquer à leurs ressorts institutionnels et identitaires.
L’auteur part d’un constat : les conflits éthiopiens ne disparaissent pas, ils se déplacent et se recomposent. Selon lui, le problème fondamental réside notamment dans l’organisation du pouvoir depuis 1991 autour d’États régionaux largement structurés par l’identité ethnolinguistique. Cette architecture a permis de renforcer la reconnaissance, la représentation et l’autonomie de certains groupes, mais elle aurait aussi transformé les territoires et les institutions régionales en espaces de compétition pour le contrôle politique.
Woldeselassie considère ainsi que « le défi de la construction nationale n’a pas été résolu après 1991 ; il a été déplacé ». La création d’un fédéralisme ethnique n’aurait donc pas supprimé les tensions liées à l’appartenance et au pouvoir. Elle les aurait en partie institutionnalisées. Les gouvernements régionaux sont devenus des acteurs centraux dans la définition de la citoyenneté, de l’accès aux ressources, de la représentation et du contrôle du territoire.
Pour l’auteur, cette évolution a progressivement brouillé les frontières entre politique, identité et territoire. Une défaite politique peut ainsi être vécue non comme une simple alternance, mais comme une menace contre l’existence ou les droits d’une communauté. « Perdre le pouvoir politique est souvent vécu non pas simplement comme un revers électoral, mais comme une menace pour la place d’un groupe dans l’ordre politique », analyse-t-il.
Le cas de Wolkait, territoire disputé entre les communautés amhara et tigréenne, illustre particulièrement cette dynamique. Le conflit ne relève pas uniquement d'une querelle administrative ou de frontières. Il renvoie également, selon Woldeselassie, à des questions plus profondes : qui peut être considéré comme originaire d’un territoire, qui peut y exercer son autorité et quelle mémoire historique doit légitimer cette présence. L’auteur estime que « le conflit ne porte donc pas seulement sur les cartes ou le statut juridique. Il porte aussi sur la terre, la mémoire, l’identité, la représentation et l’autorité ».
Cette logique se retrouve ailleurs en Éthiopie, notamment à Addis-Abeba, en Oromia et dans la région Amhara. Les affrontements impliquant l’Armée de libération oromo (OLA) ou les milices Fano témoignent, selon lui, de la manière dont les questions de sécurité et de pouvoir se combinent avec des revendications d’appartenance territoriale. Les déplacements de populations et les violences visant des groupes considérés comme étrangers dans certaines régions constituent, à ses yeux, l’une des conséquences les plus préoccupantes de cette politisation de l’identité.
L’auteur rappelle que le régime de l’EPRDF avait réussi pendant plusieurs décennies à contenir ces contradictions grâce à un savant équilibre entre négociations entre élites, contrôle centralisé et appareil sécuritaire. Mais cette stabilité relative ne constituait pas une véritable résolution des tensions. L’effondrement progressif de ce système a contribué à faire ressurgir les antagonismes, notamment avec la guerre du Tigré et les violences persistantes en Oromia et dans l’Amhara.
Le gouvernement d’Abiy Ahmed a tenté de rompre avec cette logique à travers le discours de l’unité nationale et la philosophie du Medemer. Mais Woldeselassie estime que cette volonté politique reste confrontée à la puissance des identités régionales. « Le langage de l’unité nationale n’a pas été accompagné d’une réponse institutionnelle claire aux projets identitaires ethniques régionaux qui continuent de structurer la politique sur le terrain », observe-t-il.
C’est précisément sur ce terrain que l’auteur situe l’enjeu du dialogue national éthiopien. Il ne préconise pas l’abandon du fédéralisme ni la négation des identités ethniques. Il propose plutôt de revoir le fonctionnement des institutions régionales afin qu’elles cessent d’être les principaux lieux de compétition pour l’autorité et l’appartenance politique.
L’une des pistes avancées consiste à renforcer les institutions situées à des niveaux inférieurs : zones, districts (woreda) et municipalités. Les régions pourraient continuer à garantir la langue, la culture et l’autonomie, tout en laissant davantage de place à des institutions capables de représenter des populations diverses. Cette évolution permettrait, selon lui, de faire coexister plusieurs formes d’appartenance au lieu de les transformer en identités politiques concurrentes.
Woldeselassie reconnaît toutefois que cette réforme rencontrerait de fortes résistances. Les dispositifs actuels sont perçus par certains acteurs comme des garanties historiques de reconnaissance et d’autonomie. Les mouvements ethnonationalistes, certains groupes de la diaspora et même des composantes du Parti de la prospérité pourraient donc s’opposer à une transformation profonde du système.
L’enjeu dépasse finalement la seule architecture constitutionnelle. Pour l’auteur, aucune réforme institutionnelle ne suffira si elle ne s’accompagne pas d’une reconstruction du sentiment de citoyenneté commune. « La reconnaissance seule ne suffit pas », soutient-il : l’Éthiopie doit parvenir à préserver ses différences tout en construisant un ordre politique dans lequel l’identité ne détermine pas l’accès à la sécurité, au territoire ou à l’autorité.
La conclusion de Woldeselassie est donc directement adressée au dialogue national : son véritable test ne sera pas seulement sa capacité à trouver un compromis entre les différentes forces politiques, mais sa capacité à répondre à une question plus fondamentale : comment faire de la diversité historique, territoriale et identitaire de l’Éthiopie un fondement de la citoyenneté commune plutôt qu’un moteur récurrent de conflits ?