(AfriquesPlus) - Dans une analyse publiée le 14 août 2026 par Eyewitness News (EWN), Malaika Mahlatsi, géographe, chercheuse et doctorante en géographie à l’Université de Bayreuth, s’intéresse aux conséquences sociales du chômage massif des jeunes en Afrique du Sud. Elle met notamment en lumière l’essor d’une « little treats economy », une consommation de petits plaisirs qui, loin d’être seulement le signe d’une mauvaise gestion financière, traduirait une forme de résignation face à un avenir économique devenu difficilement accessible.
L’analyse intervient après la publication, par Statistics South Africa (Stats SA), des résultats de l’enquête trimestrielle sur la population active pour le deuxième trimestre 2026. Le taux de chômage officiel est passé de 32,7 % à 33,6 % en trois mois. Le nombre de chômeurs a augmenté de 345 000, pour atteindre 8,5 millions, tandis que le nombre de jeunes sans emploi, âgés de 15 à 34 ans, a progressé de 264 000 pour atteindre environ 5 millions.
Pour Mahlatsi, ces chiffres ne peuvent être dissociés de la faiblesse persistante de l’économie sud-africaine. Première économie du continent en valeur nominale, avec un PIB d’environ 480 milliards de dollars, le pays connaît depuis plus d’une décennie une croissance inférieure à 1 % par an. Les revenus moyens restent ainsi inférieurs à leur niveau d’avant la crise financière mondiale de 2007-2008.
L’auteure souligne également la faiblesse de l’investissement productif. La formation brute de capital représente environ 14 % du PIB, contre quelque 25 % en moyenne dans les économies émergentes. À cela s’ajoutent les difficultés des infrastructures énergétiques, hydrauliques et logistiques, qui pénalisent notamment les secteurs minier et manufacturier. Cette combinaison limite la création d’emplois et entretient une pression durable sur les finances publiques.
Dans ce contexte, les jeunes sont confrontés à une double contrainte : l’accès difficile à l’emploi et l’érosion de leur pouvoir d’achat. Même lorsque les salaires progressent nominalement, l’inflation réduit leur valeur réelle. La hausse du coût du logement, du transport et de l’alimentation rend par ailleurs de plus en plus inaccessible l’accumulation d’un patrimoine.
Le phénomène apparaît particulièrement nettement dans l’accès à la propriété. Selon des données de Lightstone citées par Mahlatsi, les moins de 35 ans représentent 37 % de la population sud-africaine, mais ne détiennent que 7 % des logements résidentiels. Les taux d’intérêt élevés, les frais liés à l’acquisition d’un logement et les conditions strictes d’accès au crédit renforcent cette exclusion.
C’est dans cet environnement que l’auteure situe l’apparition de l’économie des « petits plaisirs ». Il s’agit de dépenses relativement modestes - café spécialisé, vêtements bon marché, restauration, objets tendance ou petites escapades - qui procurent une gratification immédiate alors que les objectifs plus importants, comme devenir propriétaire ou constituer une épargne, paraissent hors de portée.
Mahlatsi refuse cependant d’y voir simplement une forme d’irresponsabilité financière de la jeunesse. Elle estime que « la montée de l’économie des “petits plaisirs” a peu à voir avec l’irresponsabilité financière et beaucoup à voir avec des générations de jeunes qui sont systématiquement exclues d’une économie stagnante ». Autrement dit, lorsque l’épargne ne permet plus d’envisager raisonnablement l’accès à la propriété ou à une amélioration substantielle du niveau de vie, la consommation immédiate peut apparaître comme l’un des rares espaces de satisfaction accessibles.
L’analyse rapproche ce phénomène d’autres comportements révélateurs du malaise économique, notamment l’endettement des ménages, l'expansion du secteur informel et la progression des jeux d’argent. Selon le Savings and Investment Monitor 2026 d’Old Mutual, 53 % des Sud-Africains actifs déclarent jouer de l’argent et 43 % indiquent le faire fréquemment. La principale motivation évoquée serait la recherche de revenus supplémentaires pour payer les dépenses courantes ou rembourser les dettes. La pratique est particulièrement répandue parmi les personnes disposant des revenus les plus faibles.
Pour la chercheuse, ces comportements ont donc une même racine : une économie qui offre de moins en moins de perspectives de mobilité sociale à une partie importante de sa jeunesse. « L’argument selon lequel les jeunes seraient financièrement imprudents parce qu’ils dépensent pour des cafés ou des vêtements bon marché, sans prendre en compte les réalités structurelles auxquelles ils sont confrontés, fournit une explication simpliste d’un phénomène beaucoup plus complexe », écrit-elle.
L’économie des « petits plaisirs » apparaît ainsi moins comme une anomalie de consommation que comme le symptôme d’un blocage social plus profond. Dans un pays où l’emploi stable, l’accession à la propriété et la capacité à épargner deviennent difficiles pour une grande partie de la jeunesse, la dépense immédiate peut constituer une manière de reprendre, même modestement, le contrôle sur son présent. Pour Mahlatsi, comprendre ce phénomène impose donc de regarder au-delà des comportements individuels et de s’interroger sur les structures économiques qui ont rendu les trajectoires traditionnelles d’ascension sociale si difficiles d’accès.