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Dans la Corne de l’Afrique, la circulation des marchandises bute encore sur celle des capitaux
Le développement économique de la Corne de l’Afrique ne se joue plus seulement dans les ports, les routes commerciales ou les banques. Il se joue aussi dans les systèmes qui permettent à l’argent de circuler entre ces différents espaces
 

(AfriquesPlus) - Le développement économique de la Corne de l’Afrique ne se joue plus seulement dans les ports, les routes commerciales ou les banques. Il se joue aussi dans les systèmes qui permettent à l’argent de circuler entre ces différents espaces. Dans une analyse publiée le 14 août 2026 par Eurasia Review, Dr Suleiman Walhad observe ainsi une transformation progressive des économies de la région : les enjeux financiers se déplacent des agences bancaires vers les paiements numériques, le financement du commerce, l’identité financière et les connexions entre marchés.

L’auteur s’intéresse principalement à l’Éthiopie, la Somalie, Djibouti et l’Érythrée, quatre économies aux trajectoires très différentes, mais de plus en plus liées par les échanges régionaux. Son analyse met en évidence une même nécessité : construire des mécanismes financiers capables d’accompagner une intégration économique qui existe déjà, au moins en partie, dans les faits.

L’Éthiopie constitue le principal laboratoire de cette transformation. Après avoir longtemps maintenu un secteur financier très encadré, Addis-Abeba s’engage dans une ouverture progressive. L’arrivée potentielle d’acteurs étrangers, l’évolution du marché des changes, le développement de la finance numérique et l’émergence d’un marché des capitaux modifient progressivement le paysage bancaire. Cette transition offre des possibilités importantes pour le financement de l’économie, mais elle expose également les établissements locaux à de nouvelles exigences en matière de concurrence, de gouvernance et de gestion des risques.

La Somalie, à l’inverse, a largement contourné le modèle bancaire classique. Le mobile money, les réseaux hawala et l’usage généralisé du dollar ont permis aux populations et aux entreprises de disposer de services financiers malgré la faiblesse historique des institutions. Le pays dispose ainsi d’une expérience particulièrement importante dans les paiements numériques.

Cette avance pourrait devenir un avantage dans la construction d’un système financier moderne. Le développement du Somali Instant Payment System et l’interconnexion croissante entre banques et portefeuilles mobiles ouvrent la possibilité d’une finance davantage organisée autour du téléphone que des agences physiques.

Mais cette modernisation masque des fragilités importantes. Walhad souligne notamment la concentration de plusieurs établissements financiers entre les mains de groupes familiaux dont les activités dépassent parfois largement le secteur bancaire. Cette situation soulève des questions sur la gouvernance, les conflits d’intérêts, la transparence et la protection des dépôts. La Somalie se trouve ainsi confrontée à un paradoxe : elle peut apparaître technologiquement en avance tout en restant institutionnellement vulnérable.

Djibouti dispose, de son côté, d’un avantage essentiellement géographique et monétaire. L’arrimage de sa monnaie au dollar lui procure une certaine stabilité, tandis que sa position sur la mer Rouge en fait une plateforme essentielle pour les échanges de l’Éthiopie. Cette situation offre au pays la possibilité de développer des services financiers spécialisés dans le financement du commerce, les opérations de change, la trésorerie, les infrastructures et les activités liées à la logistique.

L’enjeu serait alors de dépasser la fonction de simple plateforme portuaire. Djibouti pourrait chercher à devenir également un lieu où sont financées, assurées et réglées les opérations commerciales qui transitent par ses infrastructures.

L’Érythrée représente enfin un potentiel largement inexploité. Son économie demeure fortement contrôlée par l’État et son secteur financier reste peu développé. Pourtant, sa façade maritime, ses ressources minières et halieutiques ainsi que les réseaux de sa diaspora constituent autant d’atouts susceptibles d’alimenter une ouverture économique. Pour Walhad, la principale inconnue réside moins dans les ressources disponibles que dans la capacité du pays à créer les conditions institutionnelles permettant de les valoriser.

Mais c’est surtout à l’échelle régionale que l’auteur situe la principale opportunité. Les échanges entre ces économies sont déjà suffisamment importants pour faire émerger un besoin d’intégration financière. L’Éthiopie a besoin des infrastructures portuaires de Djibouti et de circuits de financement en devises. Les entreprises somaliennes ont besoin d’accéder à des financements formels. Les investisseurs de la diaspora et ceux venus du Golfe ou d’Asie ont besoin de mécanismes sûrs pour placer leurs capitaux.

La création d’un véritable corridor financier régional supposerait donc de rendre compatibles les systèmes de paiement, de renforcer les identités numériques, d’améliorer l’information sur les emprunteurs, de développer les relations de correspondance bancaire et d’harmoniser certaines normes financières. Le financement du commerce, la finance islamique, l’assurance et, à terme, des marchés de capitaux plus intégrés pourraient compléter cette architecture.

La question centrale n’est ainsi plus seulement celle de la taille des systèmes bancaires nationaux. Elle devient celle de leur capacité à se connecter. L’Éthiopie dispose de la profondeur économique, la Somalie d’un écosystème numérique particulièrement développé, Djibouti d’une position logistique stratégique et l’Érythrée d’un potentiel encore largement dormant.

La prochaine étape pourrait consister à faire correspondre ces avantages. Car si les marchandises circulent déjà à travers la région, les capitaux qui les financent circulent encore trop difficilement. C’est précisément dans cet écart entre intégration commerciale et fragmentation financière que se situe, selon l’analyse de Suleiman Walhad, l’un des grands enjeux économiques de la Corne de l’Afrique.

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