(AfriquesPlus) - Il y a soixante-dix ans, un jeune syndicaliste kényan de 26 ans débarquait aux États-Unis pour parler de l’indépendance de son pays. Tom Mboya allait y rencontrer des figures majeures du mouvement des droits civiques et contribuer à faire venir des centaines d’étudiants africains dans les universités américaines. Un épisode méconnu de l’histoire croisée de l’Afrique et de l’Amérique noire que Memphis entend remettre a mis lumière le 15 août 2026, à l’initiative d’Anthony « Amp » Elmore.
Arrivé aux États-Unis le 15 août 1956 à l’invitation de l’American Committee on Africa, Mboya entreprend une tournée de conférences consacrée à la lutte anticoloniale au Kenya. Son séjour le conduit dans de nombreuses universités américaines et lui permet de nouer des relations avec plusieurs personnalités du mouvement noir. À une époque où les représentations de l’Afrique restent largement façonnées par les stéréotypes coloniaux, son image de jeune dirigeant africain instruit et éloquent contribue, selon les organisateurs de la commémoration, à modifier certains regards portés sur le continent.
Son influence dépasse rapidement la seule question de l’indépendance kényane. En 1959, Mboya rencontre le sénateur John F. Kennedy à qui il demande son soutien pour permettre à des étudiants d’Afrique de l’Est de poursuivre leurs études aux États-Unis. Une première opération permet cette année-là à 81 étudiants de rejoindre le pays. Le dispositif doit ensuite être élargi à plusieurs centaines de jeunes Africains.
Pour financer leur transport et leurs frais de séjour, Mboya mobilise des soutiens politiques, syndicaux et culturels. L’African American Students Foundation est créée avec l’appui notamment de l’homme d’affaires William Scheinman, du joueur de baseball Jackie Robinson, du chanteur Harry Belafonte et de l’acteur Sidney Poitier. Lorsque le financement du transport de nouveaux étudiants rencontre des difficultés en 1960, Mboya retourne aux États-Unis et sollicite Kennedy.
Le sénateur démocrate finit par apporter un soutien financier important à l’opération, alors connue sous le nom d’« airlift ». L’affaire prend cependant une tournure politique lorsque la contribution de Kennedy est révélée pendant la campagne présidentielle de 1960. Ses adversaires l’accusent d’avoir utilisé la question africaine à des fins électorales. Kennedy réfute ces accusations et défend la chronologie de son engagement. Parmi les étudiants ayant bénéficié de cette dynamique figure Barack Obama Sr., le père de l’ancien président américain.
Le communiqué de 24-7 Press Release insiste ainsi sur une dimension moins connue de l’histoire de Mboya : ses liens avec le mouvement des droits civiques américain. Le dirigeant kényan rencontre notamment Martin Luther King Jr., Eleanor Roosevelt, Jackie Robinson, Harry Belafonte et A. Philip Randolph. King l’invite à Atlanta pour participer à une collecte de fonds et son église contribue au financement d’étudiants kényans.
Mboya apparaît également sur la couverture de Time en mars 1960, puis dans Jet, alors l’une des principales publications destinées au public noir américain. Pour les promoteurs de la commémoration, cette visibilité est significative dans une société encore soumise aux lois et pratiques de ségrégation. Elle donne à voir, dans l’espace public américain, une autre représentation d’un dirigeant africain : celle d’un homme politique moderne, engagé dans l’éducation, la décolonisation et l’égalité.
Les relations entre le Kenya indépendant et les États-Unis ne s’arrêtent pas à Mboya. Anthony « Amp » Elmore rappelle notamment le rôle de Thurgood Marshall, alors juriste et figure du mouvement des droits civiques, dans les travaux préparatoires à la Constitution kényane. En 1963, année de l’indépendance du Kenya et de l’assassinat de John F. Kennedy, les liens entre les deux histoires politiques apparaissent particulièrement étroits. Des Afro-Américains participent d’ailleurs aux cérémonies marquant l’accession du Kenya à l’indépendance.
L’année suivante, Malcolm X et John Lewis se rencontrent au Kenya. Pour Anthony Elmore, cette succession d’épisodes témoigne d'une circulation d’idées, de militants et de solidarités entre les deux rives de l’Atlantique qui demeure insuffisamment racontée dans les récits nationaux américains et africains.
La trajectoire de Mboya s’interrompt brutalement le 5 juillet 1969, lorsqu’il est assassiné à Nairobi. Il n’a alors que 38 ans. Son rôle dans la construction du Kenya indépendant et dans les relations avec les États-Unis reste depuis l’objet de débats. Le communiqué s’appuie notamment sur le livre de l’historien David Goldsworthy, Tom Mboya: The Man Kenya Wanted to Forget, publié en 1982, pour souligner les difficultés rencontrées par sa mémoire dans son propre pays.
C’est cette mémoire que l’événement organisé à Orange Mound, quartier historique de Memphis, souhaite remettre au premier plan. Anthony « Amp » Elmore a voulu un moment de rapprochement entre le Kenya, plus largement l’Afrique, et les communautés afro-américaines. Son idée est de dépasser une relation fondée essentiellement sur le tourisme pour développer des échanges dans les domaines de la culture, de l’éducation, du commerce et des liens familiaux.
L’initiative repose sur une conviction : pour une partie des Afro-Américains, le rapport à l’Afrique demeure encore largement médiatisé par des représentations réductrices du continent. Elmore souhaite donc que des villes et des gouvernements africains développent des relations plus directes avec les communautés noires américaines et leur offrent des espaces pour renouer avec leur histoire africaine.
Son engagement trouve ses racines dans un voyage effectué au Kenya en 1990. Elmore, alors champion du monde de kickboxing et cinéaste indépendant, y présente son film The Contemporary Gladiator. Cette expérience l’amène à multiplier les projets autour des relations entre l’Afrique et les Afro-Américains. Il retourne notamment au Kenya à plusieurs reprises, travaille sur des projets culturels et commerciaux et crée plus récemment l’African Cultural Diplomat Exchange Network.
Son parcours personnel se mêle ainsi à celui de Mboya. En 2013, Elmore se rend à Rusinga Island pour rendre hommage au dirigeant kényan. Il poursuit ensuite ses démarches auprès de responsables politiques kényans et américains afin de développer des relations institutionnelles entre Memphis et le Kenya. En 2019, le gouverneur du comté de Kisumu, Peter Anyang' Nyong'o, se rend à Memphis et rencontre Elmore.
Pour ce dernier, Orange Mound constitue un lieu particulièrement symbolique. Créé au début du XXᵉ siècle comme communauté noire, le quartier est présenté comme l’un des premiers espaces résidentiels américains développés par et pour des Afro-Américains. Elmore souhaite en faire un point de rencontre entre l’Afrique et sa diaspora américaine.