(SenePlus) - C'est un séisme judiciaire au cœur de la Françafrique. Au terme de près de vingt ans d'investigations, le Parquet national financier (PNF) a formellement requis un procès contre 23 personnes et entités accusées d'avoir organisé et profité du pillage systématique des richesses du Gabon.
Dans un article détaillé publié sur Mediapart ce lundi 3 août 2°26, les journalistes d'investigation Fabrice Arfi et Antton Rouget révèlent les rouages complexes de ce système, où la première banque européenne, BNP Paribas, aurait joué un rôle d'écran opaque au profit de l'ancien président Omar Bongo et de son entourage.
Dirigeant le Gabon de 1967 à sa mort en 2009, Omar Bongo a amassé un empire financier démesuré, sans aucune commune mesure avec son salaire officiel, estimé à 1,8 million d'euros par décennie [,]. En exploitant la rente pétrolière d'un pays pourtant miné par la pauvreté endémique (33% de la population vit sous le seuil de pauvreté), le clan présidentiel a mené un train de vie fastueux.
Le PNF chiffre à au moins 67 le nombre de propriétés immobilières acquises en France, dont un hôtel particulier parisien estimé à plus de 31 millions d'euros. Pascaline Bongo, l'une de ses filles, aurait à elle seule dépensé plus d'un million d'euros en frais de cartes de crédit entre 2009 et 2011.
Le rôle central de BNP Paribas et des « blanchisseurs » français
Le réquisitoire du PNF, long de 219 pages et consulté par Mediapart, scinde les accusés en deux catégories : les « receleurs » (le clan Bongo) et les « blanchisseurs » (les facilitateurs français). Parmi ces derniers, BNP Paribas est accusée de « blanchiment aggravé des délits de corruption et de détournements de fonds publics » entre 1996 et 2008. La banque est soupçonnée d'avoir volontairement ignoré les transactions douteuses de l'un de ses clients, la société de décoration savoyarde Atelier 74, alimentée par des valises de liquidités déposées au Gabon.
Près de 35 millions d'euros auraient ainsi transité vers la France pour financer des achats immobiliers, sans que la BNP n'émette la moindre déclaration de soupçon légale, malgré des alertes internes pointant une origine des fonds « mal définie » et risquée.
Le réseau français ne s'arrête pas là. Une agence immobilière du prestigieux XVIe arrondissement de Paris (AICI) et sa gérante, un notaire, ainsi que l'avocat historique de M. Bongo, Jean-François Meyer, sont également ciblés pour avoir maquillé l'origine frauduleuse des fonds.
Les largesses du clan Bongo se sont étendues bien au-delà du cercle familial strict. L'ancienne Miss France Sonia Rolland fait partie des bénéficiaires, après avoir reçu en 2003 un appartement parisien d'une valeur de 800 000 euros [,]. De même, Antoinette Sassou Nguesso, l'épouse de l'actuel président du Congo, est visée par la procédure. Il appartient désormais aux juges d'instruction de décider du renvoi effectif de tous ces protagonistes devant le tribunal correctionnel. (Toute personne non définitivement condamnée bénéficiant de la présomption d'innocence).