(AfriquesPlus) - Après près de deux ans d’interruption, les Journées Musicales de Carthage (JMC), rendez-vous consacré à la création musicale contemporaine en Tunisie, font leur retour avec une 11e édition tournée vers les jeunes talents. Entre rap, métal et fusions de musiques arabes, d’électro et de pop, le festival entend valoriser la scène locale, offrir une vitrine aux artistes émergents et renouer avec un public majoritairement jeune.
La musique tunisienne retrouve son public. Après près de deux ans d’interruption, les Journées Musicales de Carthage ont renoué avec les mélomanes à l’occasion de leur 11e édition, transformant la Cité de la Culture de Tunis en un lieu de rencontre entre artistes confirmés, jeunes talents et nouvelles tendances musicales. Au cœur de cette programmation éclectique, une ambition s’est imposée : mettre en lumière la richesse de la création locale et offrir aux artistes une scène à la mesure de leur inventivité.
L’un des temps forts de cette édition a été la prestation du rappeur VIPA, de son vrai nom Kaïs Kekli, au Théâtre de l’Opéra. Accompagné de 20 musiciens, l’artiste a présenté en direct son dernier album, *OBOS*, devant une salle comble de 1 800 places. Une affluence qui témoigne de l’attachement du public, notamment jeune, aux nouvelles figures du rap tunisien.
Pour VIPA, cette rencontre avec les spectateurs donnait tout son sens à son projet collectif. « L’album *One Band One Sound*, c’est un album collectif, un album de groupe. Il nous manquait un élément dans la bande. En sortant l’album, tout était au complet : il ne restait qu’un seul élément, et cet élément, c’était le public. Et le public est venu, il était présent », explique-t-il. Au-delà de la performance musicale, cette déclaration illustre la place essentielle qu’occupe le public dans la construction et la réussite des projets artistiques.
Le métal tunisien affirme son identité
Autre temps fort du festival, la présence du groupe Saharage a mis en évidence la diversité des courants musicaux qui traversent la jeunesse tunisienne. La formation a présenté *Apex Africa*, un projet qui associe guitares saturées, références africaines et univers dystopique. Loin de se limiter à une recherche sonore, cette proposition musicale s’appuie sur un imaginaire narratif où se mêlent résistance, traditions et affrontements.
Zaher Ben Abdallah, bassiste et chanteur du groupe, décrit un monde fictif marqué par une catastrophe et un retour à certaines formes d’organisation ancestrales, sans disparition des technologies avancées. « À travers nos chansons, nous racontons l’histoire d’un futur imaginaire, apocalyptique, dans lequel il y a eu un retour en arrière, tout en conservant une technologie avancée. La tribu résiste », explique-t-il. En puisant dans les traditions et les références aux cultes vaudous, le groupe développe ainsi une identité artistique singulière, à la croisée du métal et des imaginaires africains.
Cette présence rappelle que la scène musicale tunisienne ne se résume pas aux genres les plus populaires. Elle accueille également des expressions plus alternatives, portées par des artistes qui cherchent à repousser les frontières esthétiques et à construire des univers personnels.
Molka Aouij, entre héritage et modernité
La programmation a également fait place aux créations hybrides avec *Back To My Roots*, le spectacle de Molka Aouij. Chanteuse, danseuse et comédienne, connue du grand public pour ses rôles dans des séries télévisées, l’artiste est aussi la fille de la diva tunisienne Amina Fakhet. Son projet scénique s’inscrit dans une démarche de retour aux sources, tout en explorant les possibilités offertes par les sonorités électroniques et la pop.
En associant musique arabe, danse, chant et narration visuelle, Molka Aouij propose une expérience pluridisciplinaire dans laquelle les références culturelles tunisiennes dialoguent avec des formes contemporaines. L’objectif est de valoriser un patrimoine musical et artistique tout en lui donnant de nouvelles expressions.
« L’inspiration vient essentiellement de la Tunisie, de nos origines. J’ai essayé de montrer et de mettre véritablement en lumière nos artistes, nos talents et nos grands performeurs », souligne-t-elle. Une démarche qui traduit la volonté de s’appuyer sur les ressources culturelles nationales pour nourrir une création ouverte aux influences actuelles.
Une vitrine pour les talents locaux
Au-delà des spectacles, les chiffres de cette 11e édition témoignent de l’ampleur et de l’ouverture du festival. Quinze pays étaient représentés, tandis que 26 projets ont été retenus parmi 378 candidatures. Les artistes tunisiens constituaient au moins 60 % de la sélection, confirmant la priorité accordée à la production nationale.
Cette place importante réservée aux talents locaux fait des JMC un espace de visibilité et de découverte, mais aussi un lieu de confrontation entre différentes générations et sensibilités musicales. Du rap au métal, en passant par les formes hybrides qui associent héritage arabe et technologies contemporaines, la programmation reflète une scène en mouvement, attentive à ses racines autant qu’aux évolutions de la création mondiale.
Le retour du festival intervient ainsi comme un signal encourageant pour le paysage culturel tunisien. Dans un contexte où les jeunes artistes cherchent à élargir leur audience et à faire reconnaître leurs démarches, les Journées Musicales de Carthage offrent une plateforme de diffusion et de rencontre indispensable.
En renouant avec son public, le festival réaffirme finalement sa vocation : faire de Tunis un carrefour des expressions musicales contemporaines et donner toute leur place aux artistes qui façonnent les sonorités d’aujourd’hui. Cette 11e édition aura surtout montré que la vitalité de la scène tunisienne réside dans sa capacité à faire coexister des univers différents, à réinventer ses héritages et à créer de nouveaux liens avec une jeunesse en quête de formes d’expression qui lui ressemblent.