(AfriquesPlus) - Dans son nouvel ouvrage, La Tyrannie du présent, l’historien et sociologue Pierre Rosanvallon défend une idée centrale : les fractures qui traversent les sociétés contemporaines ne se réduisent plus aux inégalités économiques. Le rapport au temps, les tensions entre générations et la difficulté à penser collectivement l’avenir constituent désormais des enjeux majeurs pour la démocratie. Dans un entretien publié le 11 octobre 2026 par Le Grand Continent, il plaide pour de nouvelles pratiques démocratiques capables de rendre ces conflits visibles et de les soumettre à la délibération collective.
Pour Pierre Rosanvallon, l’analyse traditionnelle des rapports de classe ne suffit plus à comprendre les mobilisations sociales. Les conditions matérielles restent déterminantes, mais elles ne rendent pas compte, à elles seules, des sentiments d’humiliation, des aspirations à la reconnaissance et des exigences de dignité qui animent les citoyens. Les révolutions arabes et le mouvement des Gilets jaunes en France illustrent, selon lui, les limites d’une lecture exclusivement économique des contestations. Comme il le souligne, « si l’on ne se contente que d’une analyse des conditions économiques, on passe à côté d’une partie de ce qui alimente la vie sociale - et qui dynamite la vie politique ».
À cette première limite s’ajoute le rôle des institutions invisibles dans l’exercice du pouvoir. L’autorité, la confiance et la légitimité conditionnent la capacité des gouvernants à conduire des politiques publiques. Leur affaiblissement contribue au sentiment d’impuissance politique et à la défiance envers les institutions. Rosanvallon revient également sur l’expérience française de la planification d’après-guerre, qui associait administrations, syndicats, patronat et représentants de la société civile. Il regrette la disparition progressive de cet espace de concertation, au profit d’une conception de la décision publique davantage centrée sur les élus ou sur les mécanismes du marché.
Mais c’est surtout la question du temps qui constitue le cœur de sa réflexion. L’historien estime qu’une nouvelle forme de conflit social se développe sans être pleinement reconnue ni disposer de lieux d’expression appropriés : celui qui oppose les générations dans leur rapport à l’avenir. « La lutte des classes a longtemps structuré une grande partie de l’action publique ; c’est la lutte des générations, une lutte silencieuse et non formulée qui n’a pas encore ses espaces, qui est absolument essentielle », affirme-t-il. La dette publique et les retraites illustrent cette tension : les décisions prises aujourd’hui engagent les ressources et les conditions de vie des générations futures, sans que celles-ci puissent véritablement participer aux arbitrages présents.
Cette domination de l’immédiat, que Rosanvallon désigne comme la « tyrannie du présent », ne peut toutefois être combattue par la seule création de nouvelles institutions ou par la multiplication des alertes sur les catastrophes à venir. Il faut, selon lui, renouveler les pratiques démocratiques elles-mêmes. « La démocratie est le régime de la discussion qui cherche à établir du commun à partir des conflits existants », explique-t-il. L’enjeu consiste donc à organiser la confrontation des intérêts, des expériences et des visions de l’avenir, plutôt qu’à chercher à effacer les désaccords.
Parmi les pistes envisagées figurent les conférences des générations et la création de parlements intergénérationnels, conçus comme des espaces de discussion entre citoyens d’âges différents. Rosanvallon évoque également une convention citoyenne sur la démocratie, dont la composition tient compte notamment des opinions politiques, des catégories socioprofessionnelles et des origines géographiques. Il y voit la possibilité de faire dialoguer des personnes aux convictions opposées, à condition que l’organisation des échanges ne les enferme pas d’emblée dans leurs appartenances partisanes.
Au-delà du vote et des institutions représentatives, sa réflexion invite ainsi à considérer la démocratie comme une pratique continue de discussion et d’arbitrage. Face à des sociétés traversées par la défiance, les inégalités et les incertitudes liées à l’avenir, il s’agit de donner une expression politique aux conflits entre générations avant qu’ils ne se transforment en fractures irréconciliables.