(AfriquesPlus) - Une nuit entière dans un aéroport africain, plutôt que de céder. Ngozi Okonjo-Iweala, directrice générale de l’OMC, arrive avec un passeport de l’Union africaine, censé permettre d’entrer sans visa dans un autre pays du continent. Les agents refusent de le reconnaître. Elle aurait pu présenter son passeport nigérian, visa à l’appui. Elle choisit d’attendre, jusqu’au matin, où on la laisse finalement passer. « Si nous ne défendons pas ce que nous faisons, qui le fera ? », résume-t-elle.
Cette anecdote, racontée à la journaliste Francine Lacqua dans l’émission « Leaders » de Bloomberg, dit beaucoup de la manière dont elle conçoit sa mission. Interrogée sur ceux qui la jugent idéaliste, elle répond que cela ne la dérange pas. Selon elle, le monde change, mais il doit rester attaché aux principes fondamentaux de ce qui rend les êtres humains humains.
Ce principe, elle l’applique d’abord à l’Afrique. Le continent, riche en matières premières, ne pèse qu’environ 3 % des exportations mondiales. Il exporte ses ressources brutes et réimporte des produits finis, faute d’industrialisation. Les transports sont souvent défaillants et la plupart des blocs commerciaux fonctionnent mal. Résultat : seuls 15 % du commerce formel africain se font entre pays africains. Il est parfois plus simple, relève la dirigeante, d’aller du Sénégal à la RD Congo en passant par l’Europe que directement.
La Zone de libre-échange continentale africaine, lancée en 2021, entend relier 54 pays en un seul marché. Pour Ngozi Okonjo-Iweala, la suite passe par la fin des obstacles concrets : visas, bureaucratie, accès limité à un capital abordable.
Avant l’OMC, elle a été deux fois ministre nigériane des Finances. C’est là qu’elle situe le combat de sa vie : celui contre une corruption qui détourne l’argent destiné à l’éducation, à la santé et à l’agriculture. Quand les demandes de subventions sur le carburant ont explosé, elle a obtenu du président un audit des comptes. Il a révélé une fraude d’environ 2,4 milliards de dollars.
Les menaces ont suivi, puis sa mère a été enlevée. Cinq jours d’épreuve, qu’elle qualifie de pire moment de sa vie. Retenue dans une forêt, sa mère s’est échappée une nuit. Elle a aujourd’hui 96 ans. Ngozi Okonjo-Iweala a songé à démissionner pour la sauver, mais son père s’y est opposé : on ne cède pas au chantage. Elle a continué de siéger au conseil des ministres.
Aujourd’hui, elle défend l’idée d’une « re-globalisation » : répartir la production et les chaînes de valeur entre davantage de régions, pour rendre le monde plus résilient. Une perspective qui ouvre des marges à des économies jusque-là cantonnées aux matières premières. Elle prévient aussi que, si la fragmentation du commerce s’aggrave, les pays pauvres seront les premiers à en payer le prix.